Vies blanches
Ce qui m'a le plus frappé, dans cette lecture du livre d'Anne Dufourmantelle, La Femme et le Sacrifice, c'est cette notion de "vie blanche" que mènent certaines personnes, et en l'occurence dans cet essai, des femmes.
Anne essaye de comprendre notamment les jeunes filles anorexiques, mais aussi les mères, les religieuses, les amantes, les sœurs, les femmes de front, qui tombent dans une forme de lutte sans objet, dans le silence de la dépression, comme une bulle de gaze autour d'elles dans laquelle elles sont enfermées et vouent un combat pour/avec/contre l'Autre, un Autre qu'elles n'arrivent parfois même pas vraiment à définir, mais qu'Anne désigne par la figure symbolique du père dans tout ce qu'il peut avoir de possessif.
Ce qu'il y a de plus tragique c'est que ces vies blanches sont ignorées, on ne les voit pas. Parfois elles ne s'avouent même pas à elles-mêmes.
Anne le dit si bien, tout cela, avec beaucoup plus de nuances que moi, qui ne me souvient que de parcelles de tout ce livre.
Aussi ce n'est qu'une théorie psychanalytique, où père, mère etc sont des fonctions symboliques avant de s'appliquer mot pour mot à de vraies personnes.
Toutefois j'avais envie de le noter, ce terme, car cette sensation diffuse, cette blancheur inquiétante, endormante, étouffante, c'est ce qui m'est arrivé. Ça fait plusieurs années qu'elle est là, qu'elle rôde, qu'elle m'a minée.
Cela me fait penser aussi à ce "rien" blanc que Michael Ende présente comme l'ultime menace pour son monde imaginaire dans L'Histoire sans fin. Un jour la pulsion désirante par laquelle tout ce que je faisais paressait naturel et n'était jamais remis en question a été ébranlée et m'a semblé tout simplement avoir disparue.
L'image qui me vient, c'est celle de l'angine, quelqu'un qui d'un coup se retrouve avec la langue blanche et les ganglions gonflés, qui brûlent, et qui mesure sa respiration au minimum pour ne pas souffrir plus que nécessaire.
Et puis il y a l'immense tristesse qui vient avec le constat que cette blancheur vous enveloppe comme une torpeur jetée sur la rondeur de vos épaules mais que vous ne savez pas comment faire pour la chasser.
Il y a eu quelqu'un qui m'a dit que je pouvais dire les mots, peu importe lesquels.
Il y a eu quelqu'un qui m'a prêté une pulsion désirante, qui a accepté qu'elle existe, pour moi aussi.
Merci.
Je ne sais pas si la blancheur va partir à tout jamais, mais dans ce dialogue avec les mots, je me suis sentie mieux, plus proche de moi.
Ça me donne envie de continuer, pour ne pas perdre le lien avec une forme de sincérité brute : parce que se relire ensuite ça permet aussi de prendre de la distance, d'avancer peut-être, quelque part, un peu plus loin vers ce qui était in-pensé. Se trouver parfois bêêête, parfois reconnaissante de ne pas toujours avoir écrit des choses tristes, car les états changent.
Je ne veux pas me perdre dans l'illusion des mots non plus, ni dans le capharnaüm des pensées, car une vie c'est fait avant tout pour être vécu. Mais je continuerai tant que j'aurais l'impression que cela m'aide à vivre mieux, ou que cela fait partie de ma vie, aussi, tout simplement.
Parce que ça permet d'assumer quelque chose, à un moment t, et donc de se rapprocher de soi.