Un désir suffisant (Henri Gougaud)
On raconte qu'un jeune indou affamé de vérités rares s'en alla voir un ermite, un jour, dans sa cabane au bord de l'eau.
_Maître, dit-il, enseignez-moi. _Que veux-tu apprendre, mon fils ? _Le sens de la vie, son secret, pourquoi je suis venu au monde, quel est mon destin ici-bas, et quel il sera au-delà, lorsque j'aurais quitté mon corps.
L'ermite contempla longtemps le garçon assis devant lui à quelques pas du vaste fleuve. Il dit enfin :
_Veux-tu vraiment ? L'apprentissage est éprouvant. _L'ignorance est comme la crasse, il faut savoir s'en nettoyer, et l'on m'a dit grand bien de vous. _Le maître ne peut pas grand chose si le désir de l'apprenti n'est pas aigu et pénétrant comme une lance de guerrier. Attends encore quelques lunes, tu n'es pas assez aiguisé.
L'autre rougit, s'impatienta.
_ Maître, dit-il, vous vous trompez. S'il vous plaît, ne me chassez pas. Mon désir d'apprendre est sincère. _Sincère n'est pas suffisant. _Que faut-il d'autre, dites-moi ?
Le vieux réfléchit un instant.
_Viens avec moi au bord de l'eau.
Ils s'approchèrent du rivage. Tous deux s'agenouillèrent là, puis l'ermite dit au jeune homme :
_ Courbe-toi. Plonge ta figure.
Il obéit. Alors le vieux le prit rudement par la nuque et maintint sa tête sous l'eau. Le jeune homme se débattit. À bout de souffle, à bout de forces, il se redressa violemment.
_Voilà ce que j'appelle un désir suffisant. Quand il sera aussi vital que le besoin d'air de ton corps, reviens me voir, dit le vieil homme. En attendant vis, mon garçon.