Marie Papillon

traverser le pont

aujourd'hui j'ai raconté l'histoire au parquet.

sur le parquet j'ai traversé et retraversé le pont, celui où mon corps ne voulait ni marcher en avant ni en arrière, et où cette tempête contradictoire de mes émotions et de mon cerveau a tout gelé, fixé, figé, tendu. ces fameuses déréalisations. mon corps devenu silencieux, sans plus aucune vibration, rigide.

et l'efficience de ces informations du corps, qui ralentit, qui se désaxe, qui s'éloigne. Impossible de ne pas le sentir pour les deux personnes qui marchent à mes côtés. ne pas vouloir les laisser seules ensemble. vouloir fuir en sens opposé. être obligée d'y aller, car il n'y a qu'un pont, c'est ma direction. tempête dans un crâne. gorge scellée d'une grosse pierre qui m'empêche de déglutir.

ne pas réussir, ne pas vouloir faire bonne figure. s'excuser. pourquoi toujours s'excuser ? prendre la première distraction venue pour s'arrêter. délayer. commander un thé. le chaud s'écoule autour du caillou, ça arrive le long de l'axe, ça descend en gravier gravité. mais quand elle sort enfin ma voix reste toujours coupante.

plus tard elle s'enfuira dans les explications, comme un cours d'eau impossible à canaliser elle cherchera à passer de l'autre côté, à dire ce qui est important, mais les bons mots luttent dans ma bouche et qu'est-ce qui a atterri en face je ne sais pas.

serrer dans les bras, trop fort. aille doucement chère chaire j'entends. mes muscles sont fait d'argile cuite. tout mon corps est lourd et voudrait se jeter dans l'autre direction, mais j'avance j'avance en avant à reculons.

d'une voix chantante mon nom. c'est mon cœur qui se retourne et le reste suit.

sauf que c'est trop tard. les doigts dansent mais la tête puis la voiture sont déjà parties. et moi je suis une statue sur un banc de pierres. longtemps longtemps je reste là. des mois sur le banc de pierre. j'ai tenté formules magiques et sortilèges. l'eau a passé et a usé les pierres. l'eau a gelé et effrité la falaise. des blocs tombent.

mais là-bas un petit bout de mon cœur palpitant est resté. et je transporte encore un petit morceau de pierre là ici sous ma main à la place.

je voudrais le jeter loin mais il y aura un vide après, un trou.

traverser le trou le vide. construire un pont.