Modesta-3
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Peut-être que c'est un destin, comme pour mon père. Il était distrait par les voyages, le deuil l'a surpris comme à moi. Ou peut-être encore, nous les garçons Tudia - tu as entendu ton Prando ? - nous portons en-dedans de nous un égoïsme si absolu qu'il tue ceux qui ne sont pas assez forts pour répliquer au coup par coup à cette fureur qui nous possède toujours.
Carmine ne s'est libéré de ce que tu appelles fureur qu'avant de mourir, et il était serein.
Veux-tu par ces mots me dire, Modesta, que la Mort est proche pour moi puisque je doute de la justesse de cette fureur ?
Non, ton père n'a jamais prononcé le mot de doute, et il sentait la mort comme une libération de ses devoirs. Tu n'es pas malade, ni vieux comme lui.
Non, et cependant je doute, comme tu l'as compris.
C'est bien, Mattia.
On m'a enseigné que dans le cœur d'un homme il n'y a pas de place pour le doute.
Cela, on vous l'enseigne pour vous enfermer, vous les garçons, dans une cuirasse de devoirs et de fausses certitudes. Comme pour nous les femmes, Mattia : autres devoirs, autres cuirasses, de soie celles-là, mais c'est la même chose.
Tu dois avoir raison parce qu'une espèce de mélancolie nouvelle m'as pris et me tient depuis que j'ai fait connaissance avec ce mot de doute.
C'est par crainte de cette mélancolie que l'homme se recouvre de certitudes et impose ce credo. Mais l'homme est encore trop enfant pour savoir, il a tout juste appris à lire et à écrire. Et ce qu'il croit être des dieux, ne sont que des idoles qui réclament des sacrifices humains.
Cet hiver je me suis trouvé à Berlin. Je n'y étais pas allé depuis des années, Modesta, et j'ai vu des hommes et des femmes qui marchaient dans la rue au bas du trottoir alors que le trottoir était libre. Sur le moment je n'y ai pas fait attention et puis je les ai bien regardés, ils portaient tous un signe sur le bras. Marqués comme chez nous on marque le bétail. Les voitures les frôlaient, ils se hâtaient, en rasant le trottoir... J'ai fait la guerre, moi, et on ne me trompe pas. À quoi pensent-ils ? Vers quoi poussent-ils ce troupeau marqué ? Je n'ai rien demandé, alors que je rencontrais le même signe sur des portes de maisons et des magasins, mais j'ai pris le premier train et je ne suis plus retourné dans ce pays que je me rappelais propre et insouciant.
C'est cela qui t'a fait douter ?
Aussi oui... ou peut-être, comme tu l'as dit, c'est parce que j'ai appris à lire et à écrire, tandis que Carmine, à part les chiffres et sa signature, ne savait pas le faire... Est-ce que tu penses que ma femme et mine d'or et mon enfant, je les ai perdus parce que, comme disaient les anciens, si on ne les soigne pas et ne les protège pas par sa présence, l'œil attentif, on les expose à la grêle, au vent et à la Mort ?
Peut-être, Mattia, peut-être..."
pp. 534-535, L'Art de la Joie, Goliarda Sapienza.