Marie Papillon

Modesta-2

"Quiconque a connu l'aventure de doubler le cap des trente ans, sait combien il a été fatiguant, âpre et excitant d'escalader la montagne qui des pentes de l'enfance monte jusqu'à la cime de la jeunesse, et combien a été rapide, comme une chute d'eau, un vol géométrique d'ailes dans la lumière, quelques instants et... hier j'avais les joues fraîches des vingt ans, aujourd'hui - en une nuit ? - les trois doigts du temps m'ont effleurée, préavis du petit espace qui reste et de la perspective finale qui attend inexorablement... Première, mensongère terreur des trente ans.

Qu'avais-je fais ? Avais-je gaspillé mes jours ? Insuffisamment joui du soleil et de la mer ? Ce n'est que par la suite, à l'âge d'or des cinquante ans, temps plein de force calomnié par les poètes et par l'état civil, ce n'est que par la suite que l'on sait combien de richesse il y a dans les oasis sereines où l'on se retrouve avec soi-même,seul. Mais cela vient plus tard.

Alors, l'anxiété de perdre l'hier et le demain me prit avec force : que faisais-je dans ce bureau ? Quelle signification avaient cette recherche de mots et tous ces écrits, poèmes, notes, brefs récits ? Étais-je, sans le savoir, sur le point de tomber dans la condamnation mystique de devenir un poète, un artiste ? Étais-je, sans le savoir, en train de suivre le chemin de Beatrice, qui pour avoir une consistance à ses propres yeux et aux yeux des autres, s'était composé une statue sacrée de veuve inconsolable, belle et respectée ? Étais-je en train, avec la même implacabilité et volonté qu'elle, d'élever inconsciemment un temple à l'intérieur de moi-même, et mourrais-je comme elle, plutôt que d'écarter le subtil poison de la tradition ?

Enfermée dans la prison du deuil comme le veut la tradition, peu à peu et avec une affreuse douceur, Béatrice tomba malade, comme son mari, "de la poitrine", et en quelques mois cette poupée de cire mue par un ressort qui depuis tant d'années évoluait entre fleurs et livres s'arrêta : le ressort cassé. Que faisais-je au milieu de ces stylos et de ces crayons alignés sur mon bureau? Ou était-ce un autel ? J'avais commencé par jeu... Mais en regardant en moi-même je vis mon avenir : prise dans un traquenard, les jambes coupées par le piège "d'être quelqu'un". J'avais fui le couvent ; mais la religiosité jetée par la fenêtre resurgissait par quelque trou de ma chambre, chevauchant le rat de l'esthétique. Je le vis, le rat mystique. Les yeux couleur de rouille de l'insatiabilité scrutaient, voraces, des recoins ombreux. Ils épiaient ma jeune chair, ma poitrine, pour trouver une fissure et entrer en moi et ronger l'ossature de mon squelette soudée par la joie. L'arrêtant net, je sus que je m'étais justement méfiée, et que quelques instants d'inconscience encore m'auraient fait tomber hors de la réalité en proie à cette drogue nommée "artiste", drogue plus puissante que la morphine et que la religion. Il comprit et il détacha son regard du mien pour s'enfuir.

Dans l'effort de lire dans mon avenir, ma cicatrice battait, et dans le miroir je la vis serpenter, rougie, durant quelques secondes. Message de ma profondeur de siècles, qui m'enjoignait de me garder de moi-même et de courir au soleil. Je ne reprendrais plus cette recherche de poésie jusqu'à ce que j'aie par moi-même la preuve que c'était un jeu et rien qu'un jeu, comme de cueillir des fleurs ou de chevaucher Morella..."


pp.419-421, L'Art de la joie, Goliarda Sapienza