Modesta
Chère Modesta,
Voilà quelques jours que tu me parles, enfermée que tu es dans ton livre. J’essaye de te comprendre, ainsi que tout ce que ta rencontre pourrait m’apporter.
Aussi je suis triste que tu ne me verras jamais, toi. Goliarda t’a pensée, mais elle morte, maintenant. Il reste celles et ceux qui t’ont connu avant moi, ou qui pourraient te découvrir.
Je suis à la frontière italienne. Je crois que c’était le meilleur endroit pour te lire.
Tu sais, je crois que tu m’as aidée quelque part où je bloquais terriblement. Tu commences par raconter comment ton corps, dès petite fille, éprouvais du plaisir, et comment ce plaisir était ce qui t’a fait vivante et t’a donné ta force, là où les morales et les violences l’auraient asphyxiée. Évidemment, c’est parfois ambigu, mais jamais tu n’acceptes vraiment de le refouler, ce plaisir de ton corps.
Dans ma cabane de planches en haut de l’olivier, le soleil projette sur moi une dentelle d’ombres. Je suis Modesta petite dans ses premières découvertes de son propre plaisir. Moi aussi je voudrais, comme elle, me souvenir de l’intensité des frissons, avec la part d’ignorance de ces interrogations sans clés. Alors je me touche et, peut-être pour la première fois, seulement avec les doigts, je caresse comme il faut pour être heureuse. Quel soulagement ! La jouissance est à l’intérieur. Elle est en moi. Elle est moi. Il n’y a plus rien à craindre du monde avec un don pareil. Je crois, comme j’ai déjà pu l’entendre autour de moi, que l’abolition de la souffrance psychique mêlée à cette réalité fluctuante que l’on nomme « patriarcat » est dans cette connaissance profonde. Balayée, évaporée, la sensation de soumission. Mon corps répond de lui-même, pour lui-même. Je sais que si ma tête est sèche, cela ne va pas. Ce doit être vrai que le cortex mouille. Heureusement il est possible d’irriguer les vallées acides de la psyché : boire, toujours boire, et quand une source est sur le point de tarir, n’y plus puiser pour la laisser en paix. C’est que la tête doit être comme un jardin, où l’eau a sa propre économie… Mais je deviens ennuyeuse et ne sais plus quoi dire.
Tu as passé ta vie à lire, Modesta. Mais pas seulement. Tu as manigancé finement, politisé, travaillé dur à tes comptes et à ceux des personnes que tu aimais aussi, - et pour le moment je n’ai même pas découvert la moitié de ta vie.
Comment ne pas tomber amoureuse de toi ? Et ensuite, comprendre pourquoi tu m’attires ainsi. C’est en partie parce que tous les autres personnages du roman t’admirent et te chérissent. Toi-même tu aimes ton corps, pour ce qu’il te fait ressentir. Ce corps brun avec des cheveux de soie noire, plein partout là où il faut. C’est aussi le regard que tu portes sur celles et ceux que tu aimes. C’est le fait que tu dises que tu hais, pour décrire un versant de tes attirances, et que tu hais sans honte aucune. Je ne crois pas qu’haïr ne soit qu’une autre facette du désir. Il y a dans la haine quelque chose de plus mortel. Après tout, tu fais mourir, sciemment, et pour l’instant tu ne t’en repends pas.
Moi aussi je hais. Les cheveux de soie noire sont revenus me hanter, avec ce désir que tu avais pour et avec Carmine. Ce vieux qui finit par se rendre à ta personne avant de mourir, lui aussi. Dramatiques figures en quête de liberté. Comment pouvais-tu le savoir s’il ne te l’avait pas dit ?
Je dois te dire : je ne crois plus en les hommes (et les femmes ?) qui souhaitent former des royaumes, serait-ce sous couvert d’organiser une action partagée et collective. Ceux-là n’y voient finalement que la lumière que cela fait rejaillir sur eux, et sont incapables d’une parole personnelle et sincère.
Mais qu’est-ce que ces fous-là ont a voir avec Carmine ? Je ne sais pas vraiment. Ils te payent de silence avant d’avoir peur de mourir, peut-être. Et là ils se dévoilent un peu, enfin.
Carmine semble plus beau, parce qu’il est plus âgé et qu’il finit par admettre qu’il t’aime. Mais c’est pour le ressort dramatique de l’histoire. Tu vas y repenser n’est-ce pas ?
Ce qui est important pour toi, c’est que de toutes ces rencontres tu cherches à apprendre. Avec Carmine, l’accord des corps, avec Pablo, la nage, l’humour… C’est ton arme, l’apprentissage.
J’ai rêvé un moment d’avoir la peau brune, moi aussi, Modesta. Depuis longtemps je t’envie pour cela je crois. Mais l’on est ce que l’on est. J’ai payé ces derniers jours mon tribut aux insectes et au soleil. Ils m’ont sucé de partout. Je suis une blanche avec dans la peau l’héritage de la violence de sa délicatesse, un faux titre de noblesse pour mieux imposer force et humiliation. Grasse et gracieuse ne vont pas ensemble dans ton monde non plus, ça « révèle les origines paysannes ». C’est dur de penser à ces endroits, c’est toujours un peu honteux, et je m’emmêle. Excuse-moi. Au pire rit de la rougeur qui me monte au front.
Hier j’ai rencontré un vrai petit vieux qui débloque. Je te le raconte parce que c’est drôle. Je montais la montagne quand il m’arrête en me hélant depuis sa fenêtre :
« Vous cherchez bonne fortune ? ».
J’ai toujours été intriguée par les trucs désuets, alors évidemment je stoppe près de son portail. Il descend torse nu et en claquettes, claudiquant entre ses béquilles, et avec des pustules jaunes étranges sur le visage. Il me dit qu’il sort de la douche, alors je présume qu’il doit avoir un gros problème de morve… et de vue ! Plus tard il m’explique que c’est du citron… attention, bio !
Alors je fais connaissance avec l’énorme égo de ce petit homme, qui m’embrouille en me promettant des millions, parce qu’il veut monter une association pour stopper des travaux et régler des comptes avec son voisinage. À l’entendre il possède le gouvernement français, celui de Monaco aussi. Il essaye de m’impressionner avec tous ses titres, de celui de champion de pentathlon à celui de roi du charleston.
« Comment peut-on faire ? Mais vraiment vous devez partir ? Je voudrais vous parler plus longtemps. Moi je ferais l’histoire et vous les comptes. Envoyez-moi une photo de ce fil électrique mais gardez cela pour vous surtout. Ne dites rien. »
Ce qui m’amusais d’abord finit par me rendre nauséeuse, et j’essaye de couper court pour partir. Je me sens bête à garder un semblant de politesse dans la façon dont je donne mon congé. C’est déjà le deuxième petit vieux qui s’approche trop près de moi ce jour-là, et j’ai trop de souvenirs avec ces sortes de vieux-là, qui cherchent à vous embrasser l’air de rien, à vous pincer les tétons ou à se masturber devant vous.
Alors non ! Sauve qui peut !
Je suis désolée Modesta, en fait ce n’est pas drôle du tout. Après j’ai pensé que ça existait vraiment, les vieux cons. Faut-il avoir encore de la compassion pour eux parce qu’ils deviennent séniles ? Et un jeune con, ça se transforme automatiquement en vieux con ? Une jeune conne, ça se transforme en vieille conne ? Je n’aime pas parler comme ça, sans nuances, et avec colère.
Mais il faut croire que quelque chose me titille là-dedans.
C’est peut-être que l’après-midi mon cœur a eu envie de crier. Quand c’était la dernière fois, cette douleur ? Pourquoi est-ce qu’elle revient encore ? Pourquoi ne puis-je pas penser à certaines choses sans que cela m’étouffe et que mon imagination s’emballe ? Ce n’est que dans ma tête. Je suis dans un des plus beaux endroits du monde et je ne parviens pas à être heureuse, j’ai pensé. Quelle malédiction ! La mer qui brille devrait me distraire de cette grande entreprise de m’étudier la tête pourtant, mais non. Heureusement, l’odeur des arbres, le temps long de l’arrosage des citronniers (car oui, j’ai enfin trouvé des citronniers !) m’a permis de me calmer et c’est encore avec toi que je me suis endormie tranquille hier soir.
Modesta je te rejoins. Cela me fera de la peine de te quitter ensuite, quand le livre sera fini. Mais je suis trop romantique. Contrairement à toi, il me faudra vivre.
C’était chouette de t’écrire.
Je t’embrasse,
Marie Papillon
source : L’Art de la Joie, Goliarda Sapienza