ma belle Ségo
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https://www.notele.be/it34-media111817-l-artiste-segolene-denis-explore-la-condition-humaine.html
https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/violons-d-ingres/segolene-et-le-violon-9461273

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Ma belle Ségo,
C'est dur de trouver des mots. Il n'y en a pas encore, ou trop, ma tête bloque. Elle ne veut pas se rendre compte.
Tu ne connaissais pas la demie-mesure, et ta beauté était si intense, magnétique.
Je ne t'ai pas dit que je te considérais comme une grande sœur, et qu'ainsi, j'étais un peu amoureuse de toi : j'espère que tu le savais.
Pour moi tu étais une autre figure de femme : entre autre, la première qui m'ait dit, "moi, je ne veux pas d'enfants", comme une décision, un choix, qui était possible.
Je sais que tu as beaucoup souffert, tu m'en as raconté un peu : entre autres la proximité de la mort, déjà si jeune, par l'anorexie. Quand tu me l'as dit j'avais de la peine à le croire, à te voir belle, si pleine de vie. Je t'admirais tellement. Tu étais pétillante et séduisante. La femme séduisante que je ne savais pas être, que je ne pensais jamais pouvoir être même si parfois tes yeux me permettaient de me voir ainsi aussi, comme une main tendue vers cette profonde joie de la beauté des couleurs, du jeu, des blagues, du soleil, des fleurs cueillies au passage, les coiffures artistiquement farfelues et aussi de la peau qui se donne à la mer sans y réfléchir à deux fois... et en même temps si douce et réfléchie et profonde et attirée par l'insondable. Et tu m'as fait le cadeau immense d'être mon amie.
J'ai devant moi les deux seules lettres que j'ai de toi. La dernière il y a presque un an tu te disais "aspirée par le fond" mais ensuite le ton enjoué, ça allait mieux, et puis quand tu m'as écrit par mail pour mon anniversaire tu disais vagabonder de maison en maison chez les copains comme tu le faisais parfois, le dernier sms en juin "Oui... ça va mieux... On s'appelle bientôt. Je t'embrasse" et on ne s'est jamais appelées. On se voyait et se donnait des nouvelles par à-coups je ne t'ai pas appelée tout de suite. Maintenant c'est impossible de se dire que tu n'avais pas envoyé de signes de ton désarroi. Mais ça n'a jamais été facile pour toi, et tu tenais quand même, et tu étais même plus forte que les autres, plus décidée, tu comprenais si bien le désarroi, et à chaque fois qu'on en parlait tu étais toujours là, bien vivante, avec moi... alors, je ne pouvais pas imaginer ça.
Je n'arrive pas à penser encore que je n'entendrais plus ta voix, ne m'émerveillerais plus devant toi, ta vie, tes sourires, tes yeux, ton corps de femme sans âge, ne recevrais plus tes mots toujours joyeux et doux pour moi. Plus personne ne m'appellera comme toi "ma belle frimousse". On ne pourra plus jouer ensemble, les notes et les phrases s'aimant si bien parce que toutes les deux on avait ce truc "très lyrique". Trop pour être tout à fait bien en place comme le voulait l'ouvrage bien ciselé, pas assez de sang froid et cartésiennes, fallait nous recadrer voilà, mais toi et moi on avait le supplément d'âme, non ? Bartok, les rues de Paris et le chapeau qui traîne ça marche à Montmartre mais pas devant Notre-Dame (je suis tellement heureuse qu'on l'ait fait ensemble !), les copains qui disent qu'on devrait monter un groupe toutes les deux. Mais ni pour toi ni pour moi le violon c'est la solution facile, ou le chemin qu'on s'imagine, ni pour toi ni pour moi Paris n'a encore de sens. Alors on s'éloigne mais pas vraiment. Il n'y avait pas de doute pour moi ça n'aurait pas de fin cette amitié-là, elle serait seulement distendue, parfois.
Pourtant depuis ce matin tu n'es plus là, tu as décidé de partir. Ça me fait un effet terrible.
Je n'ai même pas le téléphone d'Aurélien, ni celui de tes parents. Je veux venir à ton enterrement si je peux savoir où et quand c'est, sinon je ne sais pas comment je vais pouvoir me rendre compte.
Tu ne peux pas devenir un fantôme. Tu n'as pas le droit. C'est juste une blague théâtrale, un geste artistique, de sublimation. Et en même temps je te pardonne, je ne t'en veux pas.
Comment dit Anne Dufourmantelle déjà : "Mais le rendez-vous avec la mort est aussi fort qu'un rendez-vous amoureux, il fait force de loi, d'attraction, il secrète de la dissimulation et de la distraction pour pouvoir en douce consolider son enclos, le moment où cela aura lieu. Et puis il y aura la lumière d'un matin, l'insomnie d'une nuit, une lettre de trop attendue et pas arrivée à temps, un chagrin idiot mais irrépressible et l'œuvre en souffrance qui n'a plus de destinataire car elle n'a plus de sujet pour la conduire par la main et la nourrir. Ce geste sacrificiel-là dit, en réalité, l'incroyable rareté, magie, d'une œuvre, ce qu'il faut de force, d'obstination, pour la mener au bout : échapper à la mort, en ce sens, pour un artiste est plutôt l'exception, une grâce venue avec le temps et l'apaisement des choses. La responsabilité aussi pour d'autres que soi, peut-être... Il y a dans l'entrecroisement des forces de mort et des forces de vie une sorte d'évidence qui empêche tout autre chose de venir s'interposer, distraire l'obsession de ce mouvement."
Je t'aime Ségolène.
Ta frimousse

