Marie Papillon

le tendre narrateur (Olga Tokarczuk)

Ça y est je me saoule en terrasse au vin rouge, entourée de discussions avec des mots compliqués qui tournent en boucle, avec l'énervement de posture.

Je l'avais prédit en le lui écrivant. On a choisi de prendre le même train. Les places qui nous étaient assignées étaient presque symétriques. Juste assez proche pour apercevoir son profil, une oreille et sa pomme d'Adam. Chacun dans un sens de la marche différent. Dans le même train, le même wagon, éloignés d'un mètre, mais allant dans des directions différentes.

On découvre qu'on a effectivement pris le même train. Sorte de joie feinte. Mais mon coeur bat fort, mes mains tremblent. Tout dans mon organisme s'accélère et je n'ai plus de distance avec mes gestes, saccadés. Me débarrasser de ces bagages qui m'encombrent, m'orienter. Je lui propose de s'asseoir à côté de moi un moment pour discuter. Il répond du tac au tac par une autre question, combien de temps je serais partie, comme une aspérité dans une falaise qui tombe à pic. Combien de temps... je réponds mais lui n'a pas répondu à ma question. Je m'assoie à la place qui m'est désignée. Silence. J'essaye de retrouver mes esprits. Je n'ose pas lui parler davantage. Ni me rapprocher. Lui aussi pourrait simplement changer de siège et venir à côté de moi. Je connais d'autres personnes heureusement qui l'auraient fait sans hésiter. Et on aurait discuté. De tout de rien, plus en profondeur, éventuellement on se serait expliqué.e.s de choses. Mais il règne une sorte de silence dans le wagon. Moi-même je ne sais pas ce que je pourrais avouer et faire dans ce contexte. Manque de simplicité. Envie de douceur et ne pas savoir la faire advenir. Se demander si la situation ne ferait pas aller les choses trop vite, trop loin. Si l'envie est partagée ? Si non, un temps de voyage encore plus douloureux en perspective ? Blocage. J'ai l'impression de m'être enfermée dans un cocon. Quatre heures de silence. À ne pas oser reposer la question, "on se rencontre ?". L'a-t-il entendue ? "Tu veux t'asseoir un peu ?". Bien sur que oui. Je ne comprends pas et je comprends trop bien. Mes angoisses affluent sous la surface de ma peau. J'essaye de les apaiser, de les oublier. Quatre heures. À essayer de ne pas me faire des films. Mais impossible. Quatre heures presque de torture. À me torturer moi-même. À imaginer que je pose ma main sur son bras. Ma tête sur son épaule. En fait je n'ai même pas envie de parler, si je suis sincère. À ne pas le faire. À hésiter. À me dire non. À me dire oui. À me trouver ridicule. À mes regards furtifs vers l'arrière. Lui reste concentré sur autre chose. Livre. Écouteurs dans les oreilles. Son téléphone. Une fois un signe grotesque des yeux. Un sourire mutuel comme un relâchement. Quelque chose qui passe je ne sais pas quoi. Le silence. Chacun à sa place. Je n'ai même pas le courage de me demander ce qu'il en pense. Mes angoisses sont trop présentes. À essayer de regarder ailleurs. À me tordre les mains. À respirer pour trouver le calme la détente. Ça marche. Je m'endors. En pointillés. À me demander : je devrais passer cette épreuve. Sortir de ma stupéfaction. De ma paralysie. Mon corps redevient un temps un corps animal, baigné dans un autre temps. Les aguets. Le territoire. Le calme hypnotique dans ce périmètre de territoire et l'acceptation de l'autre en-dehors. Comme ces lions qu'a pris pour modèle le chorégraphe Xavier Le Roy dans Le Vocabulaire des Lions que j'ai découvert dans le spectacle Danses non humaines de Jérôme Bel et Estelle Zong Menghal.

Imaginer avec douleur que je vais tout écrire après. Écrire au lieu de vivre. Consentement consentement consentement respect respect respect. Impossible. Impossible de bouger vers lui. Quatre heures.

Ça bavasse à côté sur la terrasse d'histoires de fesses. blablablablabla. Les hommes les femmes colère dans la voix. Blablablablabla.

Je suis restée enterrée dans mon silence. Juste un geste de la main quand il m'a dit au revoir. Mutique, je lui ai tendue la mienne, pour dire quoi ? Une tentative de caresse avec peut-être dedans des émotions, le renoncement le désir. Lui qui me dit écris-moi "on pourra arranger quelque chose alors". Moi qui ait déjà renoncé. L'absurdité de tout ça. Pour moi cette distance et cette situation disent plus de sa disposition que les mots. Il le dit pour la forme la politesse. C'est à moi d'écrire dit-il. Ça ne sert à rien de tordre le scénario dans tous les sens par la suite. J'ai déjà décidé que ce n'était pas à moi de lui écrire à nouveau. Mais pourquoi ai-je décidé ça, au fond du fond ? "Je ne veux pas que tu finisses par me trouver lourdingue". Je suis saturée. Je n'arriverai pas à faire un pas de plus. Pour la forme. Pour voir. J'ai trop peur. Quatre heures.


"La littérature est l'un des rares domaines qui tentent de nous retenir dans le concret du monde, parce que, par nature, elle est toujours "psychologique". Elle se concentre sur les raisons propres et les motivations des personnages, dévoile leur vécu qui n'est accessible à autrui d'aucune autre manière, ou pousse tout simplement le lecteur à une interprétation psychologique de leur conduite. La littérature est seule en mesure de nous laisser entrer dans le cœur d'un autre être pour comprendre ses motifs, partager ses sentiments et vivre son destin. [...]

Nous vivons dans une réalité de narrations multiples à la première personne. Un brouhaha de voix innombrables nous assaille de partout. En disant "à la première personne", je pense au genre de récit qui se concentre strictement sur le "moi" d'un auteur qui parle peu ou prou uniquement de lui-même ou de sa vision des choses. Cette sorte de point de vue individualisé, cette parole du "moi" est considérée comme la plus naturelle, humaine et honnête, y compris quand elle néglige toute perspective plus vaste. Narrer ainsi à la première personne équivaut à tisser un motif absolument inimitable, unique en son genre, c'est s'assurer d'un sentiment d'autonomie en tant qu'individu, être conscient de soi et de son destin. Néanmoins, cela signifie également instaurer une opposition entre le "moi" et le "monde" qui est à coup sûr aliénante. [...] Et comme il est aisé de s'identifier à ceux qui nous ressemblent, il s'instaure entre le narrateur et le lecteur, ou le narrateur et l'auditeur, une entente émotionnelle basée sur l'empathie. Cette dernière, de part sa nature même, rapproche les êtres et efface les frontières. Dans un roman, il lui est très aisé de gommer la ligne qui sépare le "moi" du narrateur et celui du lecteur. Et pour être "dévoré", le roman compte précisément sur l'effacement, la disparition de cette limite, ce qui, grâce à l'empathie, permettra au lecteur de devenir narrateur pour un temps. La littérature s'est donc transformée en un terrain d'échanges d'expériences, en une agora où chacun peut raconter son destin ou prêter la parole à son alter ego. En outre, cet espace est démocratique. Chacun peut s'y exprimer, chacun peut également y créer "une voix qui parle". Jamais encore dans l'histoire de l'homme, sans doute, il n'y a eu autant de personnes qui se sont essayées à l'écriture et à la narration. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un œil aux statistiques.

Quand je me rends dans un salon du livre, je vois combien d'ouvrages publiés ont précisément à voir avec cela : le "moi" de l'auteur. L'instinct de l'expression de soi, un instinct peut-être aussi puissant que ceux qui déterminent notre vie, se manifeste le plus pleinement dans l'art. Nous voulons être remarqués, nous voulons nous sentir exceptionnels. Les narrations du genre "Je vais te raconter mon histoire", "Je vais te raconter l'histoire de ma famille", ou encore "Je vais te raconter où j'étais" sont aujourd'hui les genres littéraires les plus populaires. Par ailleurs, s'il s'agit d'un phénomène à grande échelle, c'est également parce que, de nos jours, nous savons communément utiliser l'écriture et beaucoup de gens accèdent à la faculté, jadis réservée à de rares individus, de s'exprimer par les mots et le récit. Paradoxalement, pourtant, cela ressemble à un chœur qui se composerait uniquement de solistes. Les voix se couvrent mutuellement, rivalisent pour attirer l'attention, se meuvent sur des pistes semblables et, finalement, s'annulent les unes les autres. Nous savons tout d'elles, nous sommes en mesure de nous identifier à elles pour vivre leur existence comme si c'était la nôtre. Malgré cela, notre expérience de lecteur, étonnamment, se révèle souvent incomplète et décevante, parce que exprimer le "moi" du narrateur ne donne aucune assurance d'universalité. Ce qui manque, semble-t-il, c'est la dimension parabolique. Car le héros d'une parabole est à la fois lui-même - il vit dans des conditions historiques ou géographiques particulières - et, en même temps, se situe bien au-delà de ces contingences précises, il est un "Tout un chacun" susceptible de vivre "Partout". Quand, dans un roman, le lecteur lit l'histoire d'un personnage, il peut s'identifier au destin de ce dernier et réfléchir à sa situation comme si elle était sienne. En revanche, dans une parabole, le lecteur doit abandonner complètement sa singularité pour devenir "Tout un chacun". Lors de cette opération psychologique difficile, l'existence d'un dénominateur commun à divers destins rend l'expérience universelle. Or, de nos jours, la présence insuffisante des paraboles témoigne d'une impuissance narrative.[...]

Quand ai-je commencé à avoir des doutes ? Je recherche dans ma vie le moment où, en un clic, tout est devenu différent, avec moins de nuances, plus simple. Où le murmure du monde s'était tu pour faire place aux bruits de la ville, aux ronronnements des ordinateurs, aux vrombissements des avions au-dessus de ma tête ou au pénible bruit blanc des océans d'informations. À un moment de notre vie, nous commençons à voir le monde par fragments, séparément, en morceaux distants les uns des autres telles des galaxies, et la réalité dans laquelle nous vivons vient confirmer cette façon de voir : les médecins nous soignent en fonction de leur spécialité, nos impôts n'ont rien à voir avec le déneigement de la route que nous empruntons pour aller travailler, notre repas est sans rapport avec les immenses fermes qui élèvent du bétail, pas plus que notre nouveau t-shirt avec les sinistres usines d'Asie. Tout est distinct, tout existe de façon indépendante, sans aucun lien entre les choses. Pour que cela soit plus facile à supporter, nous recevons des numéros, des badges, des cartes, autant d'identités plastifiées et obtuses qui tentent de nous réduire nous aussi à n'utiliser qu'une petite parcelle de ce tout que nous avons cessé de percevoir.

Le monde se meurt sans même que nous le remarquions. Nous ne voyons pas qu'il devient une compilation de choses et d'événements, un espace inerte dans lequel nous nous déplaçons, solitaires et perdus, bousculés par les décisions d'on ne sait qui, aliénés par une fatalité incompréhensible, avec le sentiment que des agents puissants de l'histoire ou du hasard se jouent de nous. Notre spiritualité disparaît ou devient superficielle et ritualiste. À moins que, tout simplement, nous ne devenions les adeptes de simples forces - physiques, sociales, économiques - qui nous animent comme si nous étions des zombis. Et dans ce monde-là, nous sommes réellement des zombis. Voilà pourquoi cet autre monde, celui de la théière, me manque. [...]

Depuis toujours, je suis fascinée par les réseaux de connexions et d'influences réciproques dont, le plus souvent, nous ne sommes pas conscients, mais que nous découvrons par hasard comme autant d'étonnants concours de circonstances, de convergences de destins, sorte de passerelles, vis, soudures et connecteurs. [...] Comment écrire, comment construire mon récit pour qu'il puisse porter cette immense constellation qui forme le monde ? Évidemment, je suis consciente qu'il est impossible de revenir à une narration telle que nous la connaissons par les mythes, les contes ou les légendes dont la transmission orale garantissait l'existence du monde. Aujourd'hui, le récit devrait être beaucoup plus arborescent et complexe. Après tout, nous savons tellement plus de choses, nous connaissons les relations inouïes entre des éléments apparemment éloignés. [...] Dans leurs tentatives pour mieux comprendre notre réalité, les scientifiques la présentent comme un réseau cohérent et dense d'influences réciproques. Il n'y a plus uniquement un "effet papillon" - le célèbre phénomène où un changement initial minimal déclenche une réaction en chaîne qui, par la suite, peut avoir des conséquences démesurées, incalculables -, mais un nombre infini de papillons dont les ailes sont perpétuellement en mouvement, de sorte que se crée une vague puissante de vie qui voyage à travers le temps. La découverte de l'"effet papillon" clôt, selon moi, l'époque de la confiance inébranlable de l'homme en son efficacité, en ses capacités de contrôle, et, par là même, elle met un terme à son sentiment de suprématie. Cela ne prive pas l'être humain de son potentiel en tant que constructeur, conquérant ou inventeur, mais cela lui fait prendre conscience que la réalité est beaucoup plus compliquée que ce qu'il croyait, et, en outre, qu'il en est à peine une infime composante. Nous avons des preuves croissantes de l'existence d'interdépendances spectaculaires, parfois vraiment surprenantes, et qu'elles se déploient sur l'ensemble de notre globe."

extraits du discours de réception du prix Nobel de littérature 2018.

Olga Tokarczuk