le papillon derrière la vitre
C'est une histoire que je ne devrais peut-être pas raconter. Sans doute serait-il plus prudent qu'elle reste connue seule du papillon et moi. Je vous demanderais donc de prétendre ne l'avoir jamais entendue.
J'ai un endroit secret. C'est un lieu calme et perdu peuplé de vivant. Comme beaucoup d'endroits, cet espace appartient à quelqu'un d'autre, que je ne connais pas.
Il fait beau, le soleil donne envie de courir les champs toute la journée. J'y vais. Au bout du plan d'eau, il y a une cabane en bois, couverte de toiles d'araignées. Cette cabane comporte une porte, et une fenêtre, pas une ouverture de plus.
Je ne devrais pas être là, mais d'habitude je suis discrète, alors je tente un coup d'œil à travers la fenêtre. Derrière dans la salle sombre il y a des chaises en plastique et des cannes à pêche alignées plus ou moins soigneusement. Mon regard dévie. Près de la plinthe centrale ébréchée, contre le carreau inférieur gauche, un autre regard s'agite. C'est un Grande Tortue, Nymphalis polychloros, quatre de ses six pattes collées au verre, les ailes qui battent frénétiquement, comme s'il essayait de le pousser pour sortir.
Un papillon est un éphéméride. Par une journée si belle, cela me frappe que celui-là est né du mauvais côté de la vitre. Une ponte en espace couvert qui se finit mal, un cauchemar dès la naissance, une vie de torture à voir virevolter des citrons dans la lumière sans pouvoir les rejoindre, le froid du bois pas encore sec dans les ailes, avec pour seul objectif de faire disparaître cette surface qui est là, de manière incompréhensible, qui l'empêche de faire ce pour quoi il est fait, et qu'il cherchera à faire, jusqu'à l'exténuement, jusqu'à la fin de la journée, le corps collé contre la paroi, reposant sur le rebord de la fenêtre, les ailes intactes et poudrées, comme un cœur qui n'a pas eu le droit de battre (car oui, je suis allée voir sur internet "Les papillons ont-il un cœur ?", et tout à fait, celui-ci se trouve dans leurs ailes : https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/papillon-papillons-ont-coeur-aile-79401).
Chacun mène sa vie dans son coin, les pensées embrumées par ses affects et ses affaires. Peut-on seulement s'imaginer alors que quelque part, un papillon galère et soit empêché de vivre sa vie à cause d'une bêtise, qui consiste à fermer à clé un cabane en bois décrépie au milieu de nulle part, pour y tenir en sécurité trois cannes à pêche ?
J'ai essayé d'ouvrir la fenêtre. J'ai essayé d'ouvrir la porte. Je n'avais pas la clé.
J'aurais pu chercher des voisins, mais peut-être qu'ils/elles n'auraient pas eu la clé non plus, et puis je n'étais pas censée être là, le cœur battant, à vouloir sauver un papillon.
J'ai trouvé un fil de fer. J'ai essayé de forcer la serrure, comme j'avais vu le faire Arsène Lupin dans les romans. Je ne sais pas forcer des serrures, je n'ai pas réussi.
Il y avait une chose que je pouvais faire, mais je ne savais pas m'y décider : c'était casser la vitre. Vandalisme ! criait quelque chose dans ma tête (oui à partir du moment où j'étais déjà sur une propriété privée je suis d'accord qu'on peut lever un sourcil). Ça voulait dire laisser des traces, prendre le risque de montrer que j'étais passée par là, énerver les propriétaires, entraîner des coûts pour eux/elles, c'était aussi passer du côté de la destruction, d'une forme de violence. Dans les films on voit ça tout le temps, mais dans la vraie vie ?
Je retournais près de la serrure. Je retournais près de la vitre. La Grande Tortue battait toujours des ailes. Puis plus du tout. Puis se cognait à nouveau. Je tourne en rond. Et partir ? Le laisser là ? Non, pas possible, je ne peux pas. Ce serait comme passer mon chemin devant un prisonnier, sous prétexte que je ne peux rien y faire qu'il soit là, enfermé, avec toutes ces lois qui l'entourent pour protéger le bien commun. Ce n'est qu'un papillon !
Qu'est-ce qui est plus grave ? Laisser un papillon mourir enfermé dans un espace clos, loin de la vie la vraie, et laisser une vitre intacte ; ou bien offrir une vrai journée à un papillon et casser une vitre et supposer que quelqu'un d'autre viendra la réparer ?
Et supposons que j'aie cassé la vitre, que j'aie pris mon foulard, un morceau de ferraille qui traînait, et que j'aie tapé un coup dans le carreau supérieur droit, à l'endroit où un oiseau aurait pu se cogner par mégarde... qui me dit que le papillon ait compris que je l'avais fait pour lui, pour lui offrir une ouverture ? Qui me dit qu'il ne serait pas resté collé bêtement là contre la vitre ?
Personne ne me le dira. En effet, je ne parle pas papillon.