Marie Papillon

l'astronaute tombé de l'espace

c'est l'histoire d'un astronaute à qui manque sa terre natale.

un jour que son cœur lui sort de la poitrine, son désir le tire si fort vers la gravité qu'il pousse une porte blindée et tombe de l'espace.

de l'espace, il se laisse happer par les marées atmosphériques, le vent solaire qui le pousse gentiment dans le dos.

il évolue ainsi tourneboulé un long moment dans le silence de l'univers. dans l'espace, il n'y a pas d'air, que des ondes électromagnétiques. les planètes chantent et ça lui fait vibrer tout le corps, mais pas un pet d'air ne lui chatouille le tympan des oreilles. c'est un massage de beauté, une romance sans paroles.

très doucement, comme dans une vapeur diffuse qui cherche à se solidifier, les molécules de gaz atmosphérique se rapprochent les unes des autres. l'astronaute sait qu'il va bientôt quitter la thermosphère. il plonge à travers les aurores boréales, dépasse la ligne de Kármán, file avec les météores qui explosent en riant sur le toboggan de la mésosphère. il fait si froid qu'il s'assoupit. un instant il est un berger qui ramène ses blancs moutons à l'étable, mais son rêve se heurte vite à la banquise ultra-violette de la couche d'ozone. il glisse sur la surface lisse comme un ballon de baudruche. rapidement il a le mal d'air avec toute cette terre qui tourne en-dessous de lui.

après avoir patiné en rond quelques circonvolutions, il finit par tomber dans un trou.

la stratosphère l'accueille dans un boucan infernal. il est tout secoué par l'écho de la terre amplifié par sa caisse de résonance solidaire. l'air se densifie encore et le volume du bruit augmente crescendo.

le temps d'une éclipse, il entend les communications air-air de ses compagnons astronautes et pilotes de ligne qui s'étonnent de son retour imminent. mais son cœur qui le tire de plus en plus fort ne lui donne pas le loisir de s'attarder sur la fréquence poubelle, et bien vite ses oreilles délaissent la bande passante de 123,45 MHz qui s'exclame en vain loin derrière lui.

tout à coup, la vapeur d'eau lui colle au visage et remplit la visière de son casque de buée, il ne voit plus rien. plusieurs vrombissements continus du grave à l'aigu lui transpercent le cerveau comme des fusées lancées dans toutes les directions. dans son crâne il reste si peu de place qu'il croit devenir sourd.

alors il continue de chuter sans rien dire.

ces quelques minutes lui semblent durer une éternité jusqu'à ce que les couleurs réapparaissent.

klong klonk klonk quelque part dans le brouhaha il distingue le jeu de percussions des grandes villes qui se répondent en décalage. ce n'est pas très ordonné mais cela pourrait presque ressembler à de la musique. une boîte à rythme sèche et sur-mixée qui s'emballe pour aller toujours de plus en plus vite.

comme un chœur qui ne parvient pas à passer le mur de l'orchestre, au fond les oiseaux et les insectes s'égosillent.

le tressaillement des arbres se fond dans la masse, les habituelles harmoniques qui s'en dégageaient distordues par les voix digitales coupées aux vocoders. les ondes sont découpées en morceaux, ont délaissé leurs séduisantes courbes pour des figures triangulaires ou carrées.

l'astronaute n'est plus qu'à quelques centimètres du sol. enfin il en ressent les influx nerveux : bourgeonnement des signaux envoyés par les phéromones des animaux, des fleurs, du bloom planctonique et du réseau micellaire, transportés avec tendresse par les flûtes éthérées et versatiles du vent. le cœur de l'astronaute s'arrête de battre un instant, avant de se remettre à frapper de plus belle.

splash !! le voilà englouti par l'océan.

une fois qu'il s'est habitué à l'obscurité, il finit par distinguer une berceuse qui l'enveloppe et lui rappelle le chant de l'espace, entonné par les rorquals et le craquement des banquises. au bout d'un moment se détache de cette grande mélodie, dans un long vibrato ondulant sur une vague de 52 Hz, la voix de la baleine solitaire.

c'est en suivant ce timbre chaud et rond que l'astronaute remet son cœur à sa place, au centre de sa poitrine. si son cœur s'y trouve toujours, c'est qu'il l'écoute encore.