Marie Papillon

La vie vraie et la vie fausse, ou bonjour Winnicott

Je crois que pour moi, écrire pour organiser mes pensées n'est pas une option, quoi que cela puisse dire de moi, et quels que soient les mécanismes dans lesquels cela me place. Si je ne le fais pas j'ai la sensation d'être bloquée, de faire bouchon, de ne pas réussir à avancer, surtout de ne pas vivre entièrement.

Dans ce prisme d'écriture, la question de l'adresse est primordiale.

On ne peut tout écrire, donc c'est l'adresse qui décide, inconsciemment, même si elle est floue, même si en écrivant je ne sais pas toujours qui se cache derrière. L'adresse, c'est peut-être une intention, un projet, une histoire qui veut se montrer en tant que telle, un récit qui veut se révéler, un conflit intérieur à résoudre, c'est une sensation qui monte, ou d'autres soi à l'intérieur de soi.

J'ai pu constater ces derniers jours que l'une de mes sources de frustration principale se trouve dans l'écart qui peut se créer entre les mots, les images, les danses et saynètes qui se développent parfois dans ma tête pour m'accaparer entièrement, sous forme virtuelle, où elles sont libres d'aller où elles veulent, et le tissu du réel dans lequel j'évolue, qui vient apporter sa complexité.

Les lois tacites ou explicites qui régissent l'espace fantasmatique ne sont pas les mêmes que celles qui régissent un réel partagé.

Alors oui, cela peut créer de la frustration, voire un sentiment de culpabilité. Surtout si je me reproche déjà de vivre plus dans l'illusion que dans ce que communément l'on appelle réalité. Ne pas réussir à tisser un pont entre ces deux espaces peut être quelque chose de douloureux, ou, en tout cas, je le répète une troisième fois, une source de frustration.


FRUSTRATION : subst. fem. (ah oui pourquoi féminin encore tiens, ça m'agace)

  1. La frustration s'impose dans la technique de la cure psychanalytique : il convient de refuser au patient toute forme de satisfactions, ou d'agissements substitutifs. L'analyse exige de se dérouler dans une atmosphère « d'abstinence » : il faut laisser subsister le besoin et le désir pour qu'il y ait levée du refoulement, prise de conscience, élaboration et possibilité de changement. Chazaud1973. ♦ Sentiment de frustration :
  2. Le sentiment psychologique de la frustration correspond chez l'homme à un affleurement du désir refoulé, de la zone inconsciente dans la zone subconsciente, où il entre en conflit avec les instincts du moi. Ceux-ci, dont le fonctionnement consiste à « rajuster » vaille que vaille, en cas de crise, le principe de plaisir au principe de réalité (...) réagissent de manières variées qui vont de l'accès de colère « sans conséquence » à la névrose... Legrand1972. ♦ Test de frustration. Test de Rosenzweig (cf. Psychol. 1969).

déf wikipedia : La frustration est une réponse émotionnelle à l'opposition ressentie. Liée à la déception voire la colère, elle peut subvenir face à une résistance, que l'on pense percevoir, à l'encontre de sa volonté ou de ses désirs. Plus la volonté ou les désirs de l'individu comme l'obstruction qui s'y oppose seront importants, plus forte sera la frustration. Les causes de la frustration peuvent être internes ou externes. Chez un individu, la frustration peut surgir lors d'un objectif personnel et désirs fixés, de conduites ou besoins instinctifs, ou durant une lutte contre certains handicaps, tels que le manque de confiance ou la peur des situations sociales - 1. Le conflit émotionnel peut également être une source interne de frustration ; lorsque le but d'un individu interfère dans le but d'un autre individu, cela peut créer une dissonance cognitive. Les causes externes de frustration impliquent des conditions environnementales comme une route barrée ou des tâches difficile à accomplir. Durant la frustration, certains individus peuvent exposer un comportement passif-agressif, compliquant ainsi la manière dont la frustration est parvenue à eux. Une réponse plus directe et plus connue est une propension à l'agression.

déf crntl : .− Spéc., PSYCHANAL., PSYCHOL.,Condition du sujet qui se voit refuser ou se refuse la satisfaction d'une demande pulsionnelle` (Lapl.-Pont. 1967). Théorie de la frustration. Le vol chez les enfants indique généralement une frustration d'amour (Choisy, Psychanal.,1950, p. 241).Un mot jeté au hasard suffisait à empêcher une joie, une plénitude; et cette frustration du monde et de moi-même ne servait à personne, à rien (Beauvoir,Mém. j. fille,1958,p. 128). :

Causes : Pour l'individu faisant l'expérience d'une frustration, l'émotion est souvent attribuée aux facteurs externes qui sont au-delà de son contrôle. Bien que la frustration moyenne, à la suite des facteurs internes (paresse, manque d'effort), soit souvent une force positive de motivation, elle est perçue comme un problème « incontrôlé » qui implique une frustration pathologique plus sévère. Un individu souffrant de frustration pathologique se sentira souvent impuissant à changer une situation dans laquelle il est impliqué, conduisant à une frustration plus grande, ou, si c'est incontrôlable, une très grande colère.

La frustration peut être le résultat d'un blocage de motivation. Un individu peut réagir de différentes manières. Il peut tenter d'éviter la frustration en tentant de résoudre les problèmes en les surmontant. S'il échoue, l'individu peut devenir frustré et agir d'une manière irrationnelle.

La frustration est le résultat de l'impossibilité à accepter ses limites. Elle est encouragée par la société de consommation, qui a intérêt à entretenir chez le sujet l'idée que ses désirs sont illimités et qu'ils peuvent être satisfaits par un acte d'achat, ce qui est évidemment faux.


Chez moi, la frustration ne se déclare pas sous forme de crises de colère, mais sous forme de crises de larmes. Elles sont étonnantes parce que bien que douloureuses physiquement et psychiquement, elles me font du bien, physiquement et psychiquement. Après ça va mieux, si je prends le temps de m'en reposer.

Bref, je pense à ce symptôme, mais ce n'est pas vraiment ce dont je voulais parler.

Enfin, si, parce que c'est le symptôme qui a provoqué la réflexion. Je ne voulais pas en rester là, en rester à la frustration. Ou alors en tirer quelque chose. Parce qu'elle a été nécessaire. Je commence à comprendre que la frustration fait partie de la vie, et que, d'un point de vue psychanalytique, elle permet sans doute d'évoluer hors d'une sorte de stade infantile où l'on n'est pas capable de la supporter.

Au départ, je pensais écrire sur la possibilité de considérer que nos vies fantasmatiques ont autant d'importance que celles que l'on vit dans sa chair. Très vite, je me suis rendue compte que mon propre projet de vie tournait principalement autour de cette idée.

Je fais de la médiation. Cela peut s'appliquer à plein de domaines et de secteurs d'activité. Un jour, une fille rencontrée en covoiturage m'a donné la définition que je trouve parfaite de ce que c'était, la "médiation". Elle est kinésithérapeute. Pour elle, la médiation, c'est "créer un support de relation". Alors ça peut être entre deux membres, un objet thérapeutique qui fait jonction ; ça peut être une question qui rassemble plusieurs personnes de cultures différentes ; ça peut être un projet qui rassemble plusieurs subjectivités, plusieurs vies.

Il y a plein de supports possibles : podcasts, livres, spectacles, débats, discussions, ateliers, concerts, raconter une histoire, cartes postales, lettres... et ça ce ne sont que des dispositifs culturels assez classiques que j'utilise ou par lesquels je transite dans mon boulot.

Je crois au patchwork, pour ma vie. Ce qui m'a poussé à faire ce métier, c'est l'émission radio "le cri du patchwork". Ma chère maman qui a foi en moi pour dix moi tout feuilletés me rassure toujours en me disant que sans doute "un jour quelque chose de cohérent apparaîtra au milieu de cette mosaïque". Et même si l'expression n'est pas de moi, oui je crois qu'il faut écouter le son de la multitude.

Il n'y a pas longtemps, j'ai rencontré un infirmier chargé du département culture animation d'un hôpital psychiatrique, lors d'un atelier d'improvisation avec de la lutherie urbaine, avec un groupe de personnes qui participaient certaines depuis déjà trois ou quatre ans au dispositif. L'atelier était vraiment super : une source de partage sans prise de tête, où chacun.e peut exprimer des choses parfois sans s'en rendre compte, et où chacun.e oublie un moment que la vie lui a collé des étiquettes sur le front. Je racontais à cet infirmier à quel point j'aime le conte, parce qu'il permet d'ouvrir un espace où on partage notre imaginaire ensemble, de façon consentie et la plupart du temps accessible, et que souvent, vraiment ça fait du bien. Je lui ai parlé de "Sajbarb" de François Debas (https://mariepapillon.bearblog.dev/sincerite), à quel point ça m'avait parlé, cette forme de parole, les réflexions que le spectacle amorce chez chacun.e.

C'est alors que cet infirmier s'exclame : "mais oui, ce sont des espaces transitionnels ! C'est notamment Winnicott qui en parle !"

Il m'explique ensuite qu'aller acheter du pain chez la boulangère, c'est un espace transitionnel, la petite discussion associée, ou seulement le regard, ou le passage de la baguette : tout cela, c'est de l'espace transitionnel. C'est deux altérités vêtues et avalées par leur altérité qui échangent quelque chose. Et on en a besoin.

Après, il existe des espaces transitionnels de différentes qualités, et ça c'est ce qui me passionne, ce qui m'intéresse dans la vie : les dispositifs transitionnels. Peut-être parce que j'aime avoir un certain contrôle sur eux, les choisir pour moi plutôt qu'on me les impose en me disant : "fait ci fait ça".

Alors c'est compréhensible, non, que je puisse être frustrée si mon imaginaire ne rencontre pas ma réalité, si je ne me sens pas capable ou en droit de l'investir de la même manière ? Et en même temps c'est peut-être heureux, qui sait ce que je serais capable de faire comme bêtises.

Heureusement, j'ai re-compris y'a pas longtemps qu'il y a des espaces où c'est acceptable de faire tout et n'importe quoi, les espaces qui acceptent la perméabilité des fantasmes avec le monde réel. Ces espaces je les aime d'amour, ils ne me font plus peur, je crois.

Winnicott, c'est Donald Woods Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique (1896-1971) qui définit les notions "d'objet transitionnel" ou encore de "self".

Bon j'avais un peu mis Winnicott entre parenthèse, mais ce matin il m'est revenu du passé (peut-être comme l'aigle noir). Winnicott m'a dit, "renseigne-toi sur moi, je vais t'aider". Alors je vais sur internet, et je lis :

Et puis je me suis arrêtée là. Le deuxième article surtout m'a paru bien écrit. Peut-être un jour je lirai Winnicott lui-même, on verra.

C'est intéressant, cette notion "d'illusion" primaire chez le bébé, et le besoin d'un objet transitionnel pour pouvoir se découvrir dans l'altérité. C'est aussi bien qu'on reconnaisse le sadisme de l'enfant pour sa mère, sadisme "qu'elle est la seule à pouvoir supporter". Pauvre maman, elle l'a choisi, mais ça n'a pas du être toujours facile.

Sur la fiche biographique de Winnicott sur Wikipedia, j'ai aussi vu ce paragraphe :

La fonction du jeu chez l'enfant

La source des préoccupations théoriques de Winnicott se trouve déjà chez Freud à propos du jeu et de la créativité, S. Freud écrit en 1908 : « Chaque enfant qui joue se conduit comme un écrivain, dans la mesure où il crée un monde à son idée, ou plutôt arrange ce monde d'une façon qui lui plaît… Il joue sérieusement. Ce qui s'oppose au jeu n'est pas le sérieux, mais la réalité ». (S. Freud, cité par Maud Mannoni, La théorie comme fiction, Paris, Seuil, 1979, p. 62))

Je comprends mieux pourquoi on rabâche sans arrêt que "les artistes sont de grands enfants", mais d'une certaine façon on est toustes artistes parce que, à plusieurs stades de la vie, on éprouve toustes des difficultés avec le principe de réalité hein, je ne suis pas la seule. Enfin bon sur ce nouveau sujet sur la créativité blablabla ça demande plus de lectures et de réflexion. Je pense toujours que l'art est quelque chose dont nous avons besoin, ainsi que de la créativité. J'enfonce une porte ouverte.

J'ai du mal à résumer ce que je voudrais en retenir, mais disons que se dés-illusioner est toujours douloureux et passe par de la frustration. Et visiblement, si on en croit Winnicott-cot, la désillusion se nourrit d'une illusion nécessaire au départ, et la frustration peut mener à la reconnaissance de soi, du "self".

Après j'aimerais bien être capable de dire les choses qui m'importent en face, quand même. Ça permet aussi de se défaire du désir de fusion, non ? Peut-être aussi de vivre des trucs chouettes. Quoique, renoncer à une chose, c'est aussi laisser de la place pour d'autres expériences.

Cessez d'être une enfant, belle enfant, si vous croyez l'être, et si vous voyez déjà agir comme une adulte parce que vous ré-apprenez à vivre vos frustrations, alors je vous dis bravo.

Créer des supports de relation de qualité est un travail sans fin, et l'on est jamais seul.e responsable.