Marie Papillon

la tendresse des vaches

j'avais une tristesse dans le cœur

de celles qui frappent sans prévenir

qui reviennent sans qu'on les appelle

et que l'on ne contrôle pas

je l'ai laissé me marcher sur le corps

me malaxer les veines et me monter à la tête

quand elle a été sur le point de m'embrasser tout entière

j'étais face à mon champ préféré

et alors son baiser m'est sorti par la bouche

en un énorme cri !

derrière les pommiers dans le champ

il y avait un troupeau de vaches

de belles roussettes à frisettes

surprises, toutes elles m'ont regardée

et j'ai continué à pleurer, face à elles

alors ces vaches, qui d'habitude fuient toute intention d'être caressées

se sont attroupées, en ligne, comme au spectacle

et ont continué, patiemment, intensément, à me regarder

pleurer, elles se sont approchées, de plus en plus, du fil électrique

et encore approchées, et moi je pleurais, et elles me regardaient

de leurs yeux doux et bruns

de temps en temps l'une d'elle montait par la croupe sur une autre

ou avançait son museau dans l'encolure de sa compagne

mais elles ne m'ont pas lâchée

comme un public, comme une meute

une horde de souffles chauds

je me suis assise et je les ai regardées

la beauté de leurs têtes de leurs poils roux de leurs frisettes

panache sans tâches potaches apaches ces vaches

leurs yeux bruns remplis de mouches

leurs belles joues

et tout à coup je vois

des deux côtés les traces

de pleurs sur les belles têtes de plusieurs de ces vaches

qui ont aussi certainement beaucoup de raisons de s'épancher

alors pour elles pour moi qu'elles ont entourées

j'aimerais trouver une mélopée

qui dise

la tendresse des vaches

mammifère instinct de la tristesse

qu'elles ne laissent pas seule

non les vaches ne sont pas veules

malgré les vêlages comme autant de passages sur elles

trafics autoroutiers

les vaches sont tendres mais pas comme vous l'entendez

la tendresse des vaches

rousettes frisettes c'est à s'y reconnaître

la tendresse des vaches

qui m'ont entourée