Marie Papillon

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"Elle aurait pu finir la nuit avec elle. Plus de plans culs, plus de coups d'un soir ou d'une nuit, cette époque-là est loin derrière. Elle s'est convertie à la simplicité. Elle aime les filles et les garçons. Lorsqu'une relation s'annonce prometteuse, elle voit où ça la mène. À l'instant où cela devient trop sérieux, elle dit stop. Pas question de s'engager. Trop douloureux. On donne trop de soi, ou l'autre vous saigne à blanc, il a trop d'exigences, ou pas assez, et sans crier gare on se retrouve vidée, les mains tendues en quête d'espoir."

pp. 65-66

"Elle voudrait intégrer une compagnie. Faire partie d'un collectif. Danser sous la férule d'un chorégraphe qu'elle respecte. S'imposer avant qu'il ne soit trop tard. Pour chaque membre de sa famille qui l'a précédée sur cette terre. À une époque elle ne gardait rien de ce qu'elle avalait. L'émail de ses molaires est abîmé par l'acide qui remontait de son estomac. Elle voulait avoir le contrôle sur tout, cela lui paraît évident avec le recul. Son corps la hantait. Il contenait les fantômes de ses deux parents plus qu'il ne la contenait elle, d'une certaine manière, tout en aimantant les regards. Ses professeurs lui pinçaient les bras et, sous la douche, elle attrapait des bouts d'elle-même à pleine main, sidérée, scrutant ce qu'elle haïssait tant. Ce corps-là. Elle n'avait rien d'autre. Hors de question qu'il lui fasse faux bond. Alors elle l'affamait, puis elle le gavait. Enfermée dans les toilettes. Elle s'y sentait si triste, si seule. Mais il était à elle, rien qu'à elle. Elle refuse de se résumer à la somme des éléments qui la composent."

pp. 117-118

Écoute la ville tomber, Kae Tempest