Eurydice se promène
Eurydice se promenait comme tous les matins à travers les bois. Son cœur chantait aux couleurs intenses de l'érable, rouges, jaunes, verts vifs.
Ce matin-là, elle était occupée avec cette pensée : elle, nymphe, comment se faisait-il qu'elle eût toujours besoin d'Orphée pour être inspirée ? Elle voyait bien danser en elle cette énergie lumineuse, éclatante, qui se torsadait à travers son bas-ventre jusqu'à ses différents membres et retour, lui offrait les plus merveilleuses et surprenantes idées, un feu sacré qu'elle ne voulait perdre ou laisser s'évanouir en aucun cas... mais ces braises pouvaient-elles être conservées indépendamment ? Ces éléments n'aiment guère que l'on cherche à les enfermer se dit-elle, fallait-il ainsi accepter qu'elle ne puisse les retenir, qu'elles voyageaient en elle allumées par quelqu'un.e ou quelque chose mais qu'autrement elle n'avait pas prise dessus ? Ou peut-être que si ? Se pouvait-il que ces braises fassent tout simplement partie d'elle ?
Aïe !! Elle lâcha un cri puissant et rauque qui la surprit elle-même et qui résonna dans la forêt. À l'entrée du pied au-dessus de sa cheville droite, elle vit s'envoler un gros bourdon qu'elle perdit bien vite de vue. Aïe, rrhaaaaaa... ! Un nouveau cri. La douleur était fulgurante. Une gêne de plus à ajouter à la foulure qu'elle s'était faite le mois dernier, les nerfs fatigués, l'ampoule au talon gauche de la veille où la peau tirait et brûlait sa chaussure. À force de boiter et de clopiner dans tous les sens, qui sait on pourrait peut-être croire sur un malentendu qu'elle marchait droit ! Elle avait lu quelque part que les douleurs aux pieds sont réservées à celles et ceux qui ont du mal à choisir une route. On lui avait prophétisé aussi qu'elle se ferait mordre par un serpent. Fadaises ! Eurydice inspecta sous sa chaussette l'état de sa belle peau bleutée. Pas de grosse enflure. Ça brûlait. La zone avait rougi. Il y avait eu tout de même du poison dans cette piqûre. Qu'importe ! Elle continua sur son chemin, le même que tous les jours. Ce n'était pas si difficile, même si elle sentait ses différentes douleurs en continu. Elle décida que continuer de marcher était toujours la meilleure chose à faire. Elle marcha jusqu'aux enfers, parce qu'il y fait plus chaud que parmi les glaces du paradis, et parce que pour les brûlures, il faut retourner aux origines du feu. Soigner le feu par le feu.
Quiconque croit qu'Eurydice puisse être condamnée à rester aux Enfers une fois qu'elle y est descendue se méprend largement. Eurydice fille de muse peut bien aller où elle veut, du magma au soleil et retour. D'ailleurs ce sont plutôt ses réflexions personnelles qui lui ont fait traîner des pieds quand Orphée a voulu plus tard dans l'après-midi revenir l'y chercher. D'un seul coup dans le long tuyau obscur et pierreux par lequel le poète a voulu la faire passer elle a tourné les talons, par ennui et parce que ce sentier était pénible dit-on.
Quoi qu'il en soit ensuite elle s'installa sous un chêne aux abords du Styx pour s'y asseoir, respirer et observer le fleuve. Elle s'était à peine assise que Perséphone l'interpella du petit chemin en contrebas. Perséphone ce jour-là portait une doudoune rose pétant et des leggings imitation zèbre. Perséphone était sur le point de rejoindre son mari en Inde et de reprendre ses habits de Kali. Peut-être était-ce ce qui lui donnait cette humeur bavarde. En tout cas sur un ton précautionneux mais joyeux elle débita un flot de parole presque sans interruption pour faire remarquer à Eurydice que cette dernière avait le chakra sacré bien ouvert (et sur le mot "sacré" elle baissa un peu la voix... plus tard Eurydice regarda de quel chakra il s'agissait et se demanda si c'était parce qu'elle était assise en tailleur ou si effectivement c'était la manifestation qu'il s'était bien passé des choses les deux jours précédents). À moins que Perséphone ait dit le chakra de la couronne et qu'Eurydice ait mal compris. Après tout à ce moment-là Perséphone était encore là, à plusieurs mètres en contrebas, une distance étonnante pour une conversation comme celle qu'elles étaient en train d'avoir. Le câlin et le rapprochement étaient venus plus tard. Perséphone n'y avait plus tenu visiblement, en répétant que si cela se passait c'était sans doute qu'une forme de destin y était pour quelque chose. Qu'avait-elle dit d'autre ? Elle avait donné des adresses en ville, donné sa carte, parlé de l'Alchimiste de Paulo Coelho, nommé quatre types de yoga (karma, bahkti, raja, jnana). Elle avait ajouté qu'Eurydice n'était pas prête à aller à l'autre bout du monde, qu'il était trop tôt et que ce n'était pas conseillé dans ces cas-là, ou alors avec un prétexte, mais que de toute façon la retraite est en soi. Qu'il serait bon pour elle de changer ses cercles et d'essayer de nouvelles choses localement ou pas trop loin (un petit bout de Népal mais encore pas tout à fait ça). Que le cœur va à l'essentiel et partage. Elle avait dit que ce serait bon d'éviter tout ce qui est rigide. De le refuser. D'aller vers l'intuition et la spontanéit-i-é. Elle avait dit à Eurydice de ne pas s'inquiéter, même si le monde était dans l'ère de Kali, tout est cyclique, et que pour elle ça allait, elle allait vers la lumière, et que tout vient à point. Perséphone ne voyait pas de danger. Elle avait dit cependant qu'il était important de comprendre la nature du mental. Que toutes les thérapies sont inefficaces sans cette connaissance. Même si des thérapies dans cette vie-là permettent un confort dans l'équilibre pour soi, les relations que l'on entretient notamment. Elle avait répété plusieurs fois et sous différentes formes, que le tourment était derrière, le passé passé, et une phrase appuyée après avoir longtemps fermé les yeux en signe de concentration mais qu'Eurydice avait oublié. De toute façon peu importe avait dit Perséphone, ce qui résonne et ce qui devra rester restera. Ah si "pas de compromis", "même si tu en fait de moins en moins". "Pas de compromis". Après avoir répété pour la dixième fois dans son flot de paroles qu'il fallait qu'elle parte, elle était partie en lançant plusieurs "Namasté", le dos déjà presque tourné.
Eurydice est restée un peu mais pas trop longtemps au bord du Styx et puis elle a pris le chemin du retour, en clopinant mais sans y penser. Elle a remercié le châtaignier pour ses fruits lisses piquant et poilus, et elle a voulu chanter l'air de Dido dans l'opéra de Purcell. Elle l'a chanté au-dessus de son œil droit. Elle a trouvé cela juste et beau.
Ah, ah, ah Belinda, I am pressed with torment.
Ah, ah, ah Belinda, I am pressed with torment not to be confessed.
When I am laid, I am laid in earth
Were my wrongs create no trouble, no trouble in thy heart
Remember me, remember me, but ah, forget my fate
Remember me, remember me, but ah, forget my fate.
(Chorus)
With dropping wings the cupids come
And scatter roses over her tomb
Soft, soft and gentle as her heart.
Ainsi s'achève, à peu près, la promenade matinale d'Eurydice.