Marie Papillon

Estelle

elle est belle, Estelle.

-- bien que, toujours cette binarité.

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"À l'aune du rapport moderne à la "nature" que j'ai explicité, on comprend pourquoi cette écriture naturaliste de la wilderness a occupé le devant de la scène : c'est que, à l'inverse du style d'attention home-based, elle est parfaitement compatible avec l'idéologie moderne de la nature. Elle ne vient rien ébranler, ni reconfigurer, c'est une complice. Elle est même un enfant discret de la modernité naturaliste au sens de Descola, en tant que ce qu'elle met en scène, c'est toujours une confrontation, un face-à-face entre l'homme et la nature : il faut donc bien qu'il y ait quelque chose comme la "nature" d'un côté et l'homme de l'autre, bien distincts, bien hypostasiés, bien en opposition, autrement c'est toute la trame narrative (et philosophique) qui s'effondre. Dans cette tradition, la "nature" est bien célébrée, mise à l'honneur, mais seulement en tant qu'elle est l'occasion privilégiée pour un jeune (ou vieillissant) mâle blanc de prouver une première fois (ou une dernière fois) son courage, de se dépasser, comme continuent de l'énoncer les marques de sports de montagne. La "nature" dans la tradition wilderness, c'est ce défi physique lancés aux mâles pleins d'une énergie à revendre. Elle y est donc forcément hostile et sublime, l'épreuve autrement s'en trouverait diminuée. Autrement dit, dans la tradition wilderness de l'écriture naturaliste, il n'y a personne d'autre que le soi masculin et ses projections sur un paysage peuplé de désirs, d'obstacles, de victoires, d'illusions, d'échecs et de leçons de vie, mais jamais peuplé par d'autres vivants que soi : c'est la "nature". On y apprend bien des choses, mais toujours sur soi, jamais sur les autres.

On retrouve cette même réduction du monde vivant à des symboles qui s'opère en peinture : les sommets, les loups, le désert, les ours, les canyons, les cerfs, les forêts sont tour à tour figures de la liberté, de la pureté, de la rédemption, de la sauvagerie, de l'humilité, de la Providence - mais jamais des "compagnons aux vies singulières" selon la formule de Buckley, ou des lieux de vie habités. Il ne s'agit pas cependant de reconduire le dualisme en l'inversant : de survaloriser la tradition home-based en disqualifiant toute écriture de la wilderness. Nombreux sont les textes qui parviennent à faire effraction du modèle du face-à-face avec le sauvage, alors même que leur action se déroule au fin fond de l'Alaska ou de l'Altaï. Ce que l'on critique ici, c'est le monopole de la tradition de la wilderness dans la conception commune de l'écriture naturaliste.

Cette substitution du vivant par des projections et des symboles est favorisée par le fait que ces écrivains n'habitent pas les lieux où se déroulent ce qu'ils racontent. C'est qu'il faut passer du temps pour apprendre à ne pas voir que soi dans le monde vivant - pour apprendre à voir. "Je devins bientôt si profondément intéressée que je perdais notion du temps et le petit jour me surprenait fréquemment absorbée dans mon travail", écrit Mary Treat à propos de ses recherches sur la plante carnivore Utricularia clandestina. C'est un constat qui revient sans cesse dans les ouvrages et les lettres des femmes naturalistes : le nombre d'heures quotidiennes passées à observer, réfléchir et écrire sur le vivant. Écrire sur le vivant depuis le foyer, depuis le lieu où l'on vit, n'est pas aussi anodin, ce n'est pas une caractéristique comme une autre de l'écriture ; c'est une condition clé pour un autre regard, pour une approche qui fait de la place à une altérité, et à une altérité qui ne soit pas projetée."

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Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir, Le point de vue du vivant, éd. Actes Sud, coll. "Mondes Sauvages", 2021, pp. 70-71