Marie Papillon

comment vas-tu ?

Cela fait des mois que mes séances chez la psychanalyste commencent invariablement de la même façon, avec elle qui me demande : comment allez-vous ?

Cela fait des mois aussi que je m'empêtre dans son écoute bienveillante pour essayer de comprendre pourquoi cela peut être difficile pour moi parfois d'avoir des discussions fluides et équilibrées avec les autres. Plusieurs fois, elle m'invite à "vérifier" la "réalité" des autres en leur posant des questions. Et puis un jour, je lui confie que je ne suis pas à l'aise avec le "comment vas-tu ? comment ça va ?". D'une parce que je ne veux pas poser la question pour secrètement sous-entendre qu'on me la pose en retour, ou la poser à la légère dans être disponible pour écouter la réponse. De deux je me disais que quand quelqu'un.e veut vous confier quelque chose il/elle peut le faire sans y être invité.e, il/elle a toujours le choix, et le bon silence est comme une question suspendue, un hamac cotonneux et confortable. De trois pour éviter tout malentendu longtemps j'évitais de poser la question comme ça, parce que je doutais d'obtenir une "vraie" réponse. Formule trop usuelle et galvaudée selon moi, je pensais qu'il fallait être plus précise, choisir un autre angle, pour surprendre, montrer une empathie ou une compréhension première, pour avoir une réponse avec un contenu sincère peut-être. "Vous voulez la cerise tout de suite" conclue la psychanalyste. "Qu'est-ce qui vous dit que la réponse va être simple ?". Elle a raison, après tout moi chez elle, je déroule...

Depuis j'ai essayé d'utiliser cette petite formule plus souvent, et de ne pas attendre d'emblée la cerise. De plus, ça me permet de partir du principe que je n'ai aucune idée de ce que les autres traversent, et ce, en toute circonstance.

Cela fait quelques jours que ce "comment vas-tu ?" tout simple résonne encore différemment en moi.

Je pense à Ségolène, à qui je ne pourrais plus poser la question en espérant une réponse.

Depuis, ça a un autre goût, j'ai envie de savoir comment vont les gens que j'aime, comment ils/elles vont, et puis aussi, c'est bête à dire, s'ils/elles vont tout court, s'ils/elles sont encore en vie, me font signe de vie. Alors simplement "ça va" ou "ça ne va pas", comme réponse, contrairement à il y a quelques temps où j'aurais voulu plus, plus détaillé, alors que je sais bien au fond que la réponse sera toujours fluctuante, ou partielle, inscrite dans le temps : et bien cela me rend profondément heureuse.

Le comment parle du moment présent, il parle du trajet en train de se faire, il crée un embranchement entre deux routes. Le comment n'est pas un jugement, c'est une liaison.

Je ne pense plus que c'est peu de chose et banal un "comment vas-tu ?".

Comment vas-tu ? c'est beaucoup.

Vas-tu ? Comment ? Où ? Veux-tu aller ? Ou bien veux-tu rester un peu avec moi sur ce banc ?

Comment vas-tu marque un arrêt, une pause, même si elle est très courte. Comment vas-tu permet de changer d'embranchement, de direction, ou de contempler son voyage en cours avec quelqu'un.e.

Comment vas-tu crée un espace, bien loin là-haut, très au fond ou très très loin là-bas de nos vies humaines, là où toutes les routes se croisent.

Comment vas-tu est vertigineux et aussi léger qu'un baiser.

Comment vas-tu est surprenant, aussi dense que vide, et parfois se passe même de mots.

Je peux prendre soin des comment vas-tu ?

Comment vas-tu peut être chaud ou froid, sec ou moite, dur ou mou,

Comment vas-tu peut être aussi simplement lui-même

Une oreille, une main, un regard

Comme un papillon, il peut venir se poser quelque part

En quelque comment vas-tu

?