comme une algue ancrée mais en mouvement
je ne suis plus en colère contre le monde
je ne suis plus en colère contre le monde tel qu'on m'a dit qu'il était
je suis en colère contre ce qui l'empoisonne
les mots
les substances
tout ce qui fait que ça ne tourne pas rond
ou que ça tourne trop vite en rond
dans ma tête
tout ce qui me crispe
et m'embarrasse
on écoutait du jazz avec C.
on a bu du vin blanc et mangé des frites au four
elle me parlait de ses amours de ses aventures et de ses sentiments à moitié cachés éclairés que dire à quel moment
et je l'écoutais en faisant de la broderie de la peinture de l'encre de chine sur du papier d'algue trouvé près du Tapecul cette après-midi
et je constatais que j'étais triste que mon salon ne serve pas plus souvent
à une atmosphère détendue comme ça
juste vivante parce qu'on était toutes les deux là
à partager quelque chose
dans une bulle sans intention particulière
j'étais triste
de ne pas écouter plus souvent de la musique le soir dans mon salon
sans me poser la question si je dérange quelqu'un.e derrière le mur d'à côté
la vie c'est aussi passer du temps dans un salon
juste comme ça
et par contraste je trouve que parfois la vie est morte
si morte
et quand je me prends la tête sur un téléphone
et quand je fais des nœuds autour d'une relation
mais que ça sonne creux
il n'y a plus de temps partagé réellement qui vit vivant
parce qu'on est plus vraiment au présent
tous ces mots qui empoisonnent le monde
toutes ces substances
ces fluides fait pour tétaniser le monde
et C. et moi on a finit par dessiner
et je ne savais pas quoi faire
alors j'ai juste laissé le pinceau et l'encre de chine
faire leur affaire
en me demandant : mais à partir de quand, les enfants se donnent-ils le projet de faire quelque chose, en cessant de faire juste ce qui vient après, parce que c'est ce qui est là et ce n'est pas important de savoir pourquoi c'est ça et pas autre chose
sans suivre de près de trop près les liens de cause à effet ?
quand est-ce que j'ai commencé
à me regarder faire en faisant
à me demander si quelqu'un.e d'autre observait la même chose que moi agissante
déléguer le témoignage à autre chose que soi-même
se dire que la vie est vive
et c'est tout
totalement
il n'y a pas de place d'espace pour autre chose que ce moment qu'on oublie en le passant et qu'on laisse derrière et en avant sans y penser plus que ça
quand j'ai dit "qu'est-ce que c'est l'art" laconique
C. a dit quelque chose comme "manifester ce que l'on contient"
et il n'y avait pas de question soulevée d'aucune sorte sur la qualité de cette contenance
pas besoin de se donner de la contenance
moi j'ai bu un peu trop de vin blanc
vive vive parmi les vivant.e.s
rassurée par le matelas sur mon ventre
et souhaitant me désosser
car je ne désire rien de plus
que de sentir courir la vie à travers moi