Marie Papillon

Chap. 2 - résonance - Hartmut Rosa

Hartmut Rosa, résonance, une sociologie de la relation au monde (éditions la découverte, Paris, 2018)


** PARTIE I : LES ÉLÉMENTS FONDAMENTAUX DES RELATIONS HUMAINES AU MONDE

Chapitre 2 : Appropriation du monde et expérience du monde


1. Inscription et expression : le corps mondanisé en tant que moi façonné - pp. 97-102

Cette sous-partie pose les bases conceptuelles d'une analyse à la fois sociologique et philosophique des rapports réciproques entre le MOI, le CORPS, et le MONDE.

D'abord, Hartmut Rosa différencie, dans la définition de la "personne", soit le "MOI" ou "sujet" en deux sortes de CORPS.

Il y a le corps-propre (Leib), et il y a le corps-objet (Körper).

"Le sujet humain est un corps propre (perçoit et agit), qui se réfère réflexivement à lui-même, c'est-à-dire qu'il perçoit son corps-propre comme un objet dans le monde, il a un corps-objet".

Le corps-propre (Leib) fait partie du "sujet", du MOI. Le corps-objet (Körper) est un élément du MONDE.

Alors le corps peut se concevoir comme un "médium" ou un "intermédiaire" entre le MOI (réflexif) et le MONDE. Mais attention, le corps-propre (Leib) est une partie intégrante du MOI, ce n'est pas une conscience ou un moi réflexif a-corporel qu'on aurait vêtu d'un corps-objet (Körper) : "il existe un monde qui ne se donne à la conscience qu'à travers lui (Leib) et inversement, la conscience elle-même doit se penser comme incarnée."

Hartmut Rosa en tire deux conclusions :

Hartmut Rosa explique ainsi ce qu'on peut tous immédiatement éprouver : "l'expérience passive du monde et son appropriation active passent donc l'une et l'autre par le corps."

Il ajoute un point qui me rassure personnellement, -car je vous ai déjà parlé de mes "fantômes"-. Je pense que je peux avec Hartmut Rosa me concevoir comme une platine vinyle particulièrement sensible :

"Le corps-objet (Körper) peut se concevoir dès lors comme une "membrane" sur laquelle le monde "se grave de l'extérieur" et laisse ses traces (inscription) en même temps que s'exprime l'auto-compréhension réflexive et les mouvements psychiques du sujet, c'est-à-dire la "personnalité"(expression)."

Le corps-objet (Körper) est le point de départ du MOI et du MONDE, avec lesquels il instaure deux rapports :

"Toute intentionnalité, aussi "purement spirituelle" ou réflexive soit-elle, ne peut se concevoir en définitive qu'incarnée".

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LE CORPS-OBJET (Körper) COMME ÉLÉMENT DU MONDE

En tant qu'objet, le corps :

  1. peut observer, examiner, façonner, discipliner, mobiliser, utiliser
  2. sert de support sur lequel peuvent s'observer les influences du monde et les traces de notre confrontation avec lui.

Dans le premier chapitre du livre, Hartmut Rosa montre notamment que l'hexis, "c'est-à-dire la posture corporelle, exprime la relation au monde dans son ensemble".

Ainsi, quand bien même le MOI intérieur voudrait ne pas se révéler au MONDE, "nous rougissons, nous pâlissons, tremblons de peur ou de colère, sentons "le sol se dérober sous nos pieds", mais aussi, peut-être, dans le cas de troubles somatiques tels que l'insomnie, l'obésité, etc."

=> LE CORPS EST UNE SURFACE DE RÉSONANCE

=> LE CORPS EST UNE SURFACE FAÇONNABLE (et j'ai compris assez vite que Hartmut Rosa identifie cette deuxième fonction comme "un rapport muet" au monde)

En effet, nous "utilisons" notre corps comme une surface façonnable afin de rendre visible la compréhension et l'image que nous avons de nous-mêmes : vêtements, coiffure, maquillage et parures, exercices physiques et mentaux par lesquels nous disciplinons notre corps et le plaçons sous le contrôle de notre volonté, mais aussi par les modifications directes comme les opérations de chirurgie esthétique. Façonné, le corps est littéralement "réifié".

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Dans cette sous-partie, Hartmut Rosa analyse et définit encore les relations CORPS/MOI (B) et CORPS/MONDE (A), en concluant à la fin que (A), notamment par la pensée sociale, influence et cause (B). J'y reviendrais en temps voulu.

Ces liens CORPS/MOI (B) et CORPS/MONDE (A) peuvent être ou bien muets ou résonants, à chaque fois que ce soit de la direction CORPS > MOI ou MOI > CORPS, ou bien CORPS > MONDE ou MONDE > CORPS.

Dans la réalité ces liens ne sont pas évidemment pas muets ou résonants de façon univoque, mais bien hybrides.

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(B.) CORPS/MOI

Le rapport résonant : c'est un "idéal-typique" avec un "MOI INCARNÉ".

Le CORPS (Körper) est une source d'inspiration pour la compréhension que le sujet a de lui-même.

par exemple : "je suis fatigué", "j'ai des penchants homoérotiques"

Le rapport muet : le corps est ennemi, traître, aliéné, discipliné.

Les manifestation du CORPS (Körper) sont perçues comme des sources de perturbations fâcheuses qu'il faudra combattre et supprimer. Ces manifestations sont des inscriptions du MONDE que le MOI rejette.

par exemple : "je dois faire quelque chose contre mon appétit et mon surpoids, contre ma mauvaise condition physique, ma tension, etc. ; rougir me trahit"

Le rapport résonant : le MOI est "bien dans sa peau", "chez soi".

L'auto-compréhension du sujet " s'exprime d'elle-même ". Soit, le MOI s'exprime.

Le rapport muet : le MOI est modelé de manière active, il est une manifestation matérielle.

Le corps est "réifié" à force de contrôle et de discipline. Soit, le MOI est façonné.

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(A.) CORPS/MONDE

Le rapport résonant : LE CORPS une "caisse de résonance", c'est-à-dire qu'il forme ses vibrations propres.

Le MONDE est une source d'inspiration, un stimulant.

Le rapport muet : le CORPS est comme une machine, qui "traite les informations" qu'il reçoit.

Le MONDE est une source d'informations qui peuvent être de natures variées :

Le rapport résonant : le CORPS est partie prenante du MONDE.

Le CORPS répond et participe au MONDE, c'est-à-dire qu'il est intégré dans son flux.

Le rapport muet : le CORPS est réifié, considéré comme un corps-ressource, ou un outil, une arme, un capital.

Le CORPS a une relation instrumentale au MONDE, qui cherche à le modeler, le contrôler , ou bien qui le repousse, et le combat.

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"Mary Douglas, et d'autres a sa suite, ont régulièrement montré que la conceptualisation du monde social avait des conséquences décisives sur la perception de notre propre corps.

C'est ainsi que l'organisation de la Cité athénienne en trois ordres sociaux semble avoir inspiré, si ce n'est préformé la tripartition platonicienne du corps - tête, cœur et bas-ventre - et de l'âme - principe rationnel, principe colérique et principe désirant.

Fait plus inspirant encore pour une sociologie de la modernité, la fixation de la pensée sociale (ou mieux, de l'imaginaire social) sur l'État-nation a conduit, à l'époque moderne, à aligner la limite de nos limites corporelles sur la conceptualisation des frontières étatiques : tout comme ces dernières, du point de vue nationaliste, sont sans cesse menacées par une immigration et un ennemi apparents ou dissimulés qui détruisent l'État de l'extérieur ou le désintègrent de l'intérieur, l'homme moderne perçoit son propre corps comme constamment menacé par des bactéries et des virus. Le système immunitaire joue chez le sujet le rôle que représentent la police et l'armée pour l'État national : dans les deux cas, il s'agit de "renforcer ses défenses".

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Hartmut Rosa conclue cette sous-partie de définitions notionnelles par le constat qu' "il est significatif que le corps ne soit quasiment jamais perçu consciemment sur le mode d'une relation résonante au monde : quand il souffre, est défaillant ou résiste à notre volonté, il devient un objet, un adversaire et un problème et nous oppose son mutisme.

Autrement dit nous l'éprouvons sur le mode d'une relation causale et/ou instrumentale."

Il ajoute que "L'obsession de la modernité tardive pour le corps peut donc être analysée comme l'indice d'une perte de relations (corporelles) résonantes au monde".

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Hartmut Rosa analyse la qualité des relations corporelles résonantes au monde dans le reste du chapitre à travers :

-2. Les médiateurs de la relation au monde: langage, livre, écrans, contact, musique

-3. Conditionnement extérieur ou autodiscipline : le corps comme ressource, instrument et objet façonnable:

travail de la matière du monde, travail comme "sphère de résonance" (cf chap.7), capacités relationnelles, relations sociales et symboliques au monde, séparation monde symbolique/conscience et environnement physique "réel", désynchronisation avec nos rythmes biologiques

Dans cette partie, Hartmut Rosa différencie deux types opposés de comportements physiques, ou de rapports corporels au monde, soit deux stratégies différentes pour "élever la performance du corps en augmentant sa vitesse d'adaptation et en le rendant disponible et opérationnel", "prendre en main son corps comme c'est exigé pour le préserver comme ressource socialement exploitable", qui semblent étroitement corrélées à des divergences socio-culturelles :

Hartmut Rosa nuance bien sûr son propos, et propose ensuite une critique que je trouve intéressante :

(p.117-119) "Le traitement intérieur semble indiquer à première vue une sensibilité et une ouverture mutuelles - un rapport de résonance - entre le corps et l'esprit. L'opposition pourrait dès lors se reformuler comme suit : la première stratégie repose sur le corps-objet, la seconde sur le corps-propre - le corps-objet (Körper) étant étymologiquement associé au "corps sans vie" transformable à l'envi, tandis que le corps propre (Leib, en vieux haut-allemant lip, du germanique leiba) est étymologiquement lié à la vie (Leben).

Mais cette impression est trompeuse : ces stratégies de travail sur soi visent moins à créer un rapport de résonance entre le CORPS et le MOI qu'à accroître de façon ciblée les performances du premier ; l'enjeu n'est pas de percevoir et de traiter le corps comme une source d'inspiration autonome ou comme une caisse de résonance : il s'agit au contraire d'améliorer ses ressources afin de les rendre à tout instant disponibles.

Partout où il est question de "se prendre en main" prédomine une relation muette au monde, y compris lorsque l'on a l'impression que c'est ce conditionnement même qui donne voix à notre corps, et quand la capacité résonante du corps est prise pour point de départ de l'optimisation - comme c'est le cas, par exemple, de l'hypnose et de l'acupuncture.

La peur du laisser-aller, du confort facile et du relâchement, la crainte de ne rien faire de sa vie et de ne pas tirer le meilleur de soi-même est probablement bien plus grande chez les "travailleurs de soi" qui se disciplinent de l'intérieur que chez les "manipulateurs extérieurs" qui se conditionnent du dehors.

[...]

C'est pourquoi le traitement corporel interne n'équivaut pas tant, lui non plus, à l'instauration d'une relation de résonance qu'à une réification du rapport à soi : l'interface entre le corps et le moi est instrumentalisée à des fins d'accroissement du capital corporel. Il s'agit selon moi d'une forme de réification bien plus intime et radicale encore que le conditionnement extérieur du corps, puisqu'elle implique également les ressources psychiques et la volonté du sujet.

Les deux relations au corps ici décrites, quoique axées l'une et l'autre sur l'accroissement des ressources, se distinguent avant tout par le type d'attentes d'efficacité qu'elles présupposent. [...] [Ce qui les distingue significativement], c'est le type et le degré des attentes d'auto-efficacité qui s'y jouent et, partant, la conception qu'ils impliquent du lien entre le MOI (ou la personne) et son corps."

-4. L'aliénation à soi : quand notre corps devient un ennemi:

cesser (temporairement ou durablement) d'être bien dans sa peau et devenir étranger à son corps, modernité : corps instrument/corps ressource, solliciter de moins en moins son corps comme outil et de plus en plus comme ressource de base pour instaurer et maintenir des relations symboliques au monde, corps outil = rapport du corps intentionnel au monde / relations symboliques (écrans) = absence du rapport intentionnel du corps au monde, visée d'accroissement (4e partie du livre), surexploitation, dépression, burn-out : "je montrerai plus loin que le burn-out traduit in fine un état de mutisme généralisé de tous les axes de résonance et donc une forme radicale d'aliénation physique et psychique", corps-ressource, auto-aliénation, troubles du comportement alimentaire, troubles dissociatifs, automutilation, syndrome de personnalité borderline "caractérisé par la perte de conscience de soi", état de choc, "interaction vécue comme problématique entre le corps et la psyché - ou collision douloureuse entre image réflexive et image incarnée de soi"

3 types d'aliénation :

conditionnement massif de nos cartographies du désir et du jugement de valeur

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conclusion du chapitre :

"La compréhension corporelle de soi et la relation corporelle au monde ne sont pas l'affaire d'un sujet et d'un monde objectif donné ("la nature") : elles sont socialement formées jusqu'au plus profond de notre intériorité. [...] C'est en ce sens qu'il faut comprendre l'idée d'une "inscription du monde dans le corps".

Les relations au monde sont tout autant le fruit de visions culturelles du monde et de pratiques sociales que de dispositions physiques et psychiques individuelles ; c'est bien pourquoi ce livre ne propose pas une philosophie ou une psychologie des relations au monde, mais bien ce que j'appellerais une sociologie des rapports de résonance."