Anne et Virginia
pp. 359-364, La Femme et le Sacrifice, Anne Dufourmantelle (dernières pages)
"Virginia Woolf écrit sur les voix qui nous traversent dans The Waves et qui ne sont pas encore (qui ne seront jamais ?) "nous" au sens de ce nous-même que l'Occident chérit avec une ferveur anxieuse. Elle nous laisse entendre ce qui d'un être est traversé quand il parle, qu'il murmure, qu'il attend, quand le soleil éclaire de l'autre côté la colline, quand l'autre n'arrive pas, quand il est presque trop tard et qu'il faut faire comme si... Elle est dans l'intimité de l'absence, cette absence à nous-même qui jamais ne nous permet de coïncider entièrement (avec soi) malgré nos efforts. Et cet espace, il appartient aux morts qui nous habitent, trouvent refuge en nous comme une maison hospitalière, hantée, nous qui refusons en dépit de tout de prendre acte de cette mémoire qui n'est pas "nous" mais qui depuis toujours, depuis la nuit des temps je dirai presque, nous façonne d'une matière musicale inconnue de nous mais reconnue des autres comme étant "notre" son, notre musique. Le langage en est le véhicule, quand il dit le temps, l'ignorance, l'absurdité, la tempête, les toutes petites choses.
C'est cette impossibilité de fermer nos propres frontières qui nous angoisse tant, nous sommes poreux et nous voudrions être une lame étincelante, nous sommes une terre fragile sur laquelle les mots par milliers demi-effacés écrivent des stèles indéchiffrables à nos propres yeux. Certains s'arrangent pour croire jusqu'au bout que cet espace qui les divise et les rends sonores n'existe pas, ils "croient à la grammaire" dirait Nietzsche, ils s'acharnent à consolider jusqu'à l'heure de la petite fêlure, la mort, l'illusion comique somme toute qu'ils sont un "je" existant et répondant en nom propre de leur vie. Beaucoup d'autres sont trop submergés de tristesse, ne s'y retrouvent jamais, voyagent, boivent, se perdent dans les corps, courent après des nécessités matérielles dont ils se persuadent qu'elles les éloigneront un jour encore de la disparition. Ils accumulent, ils s'enivrent de mots, d'images, parce que c'est un baume efficace et seul l'amour, sans doute, le vrai amour, pourra les emmener du côté de ce vertige ouvert par le fait que nous sommes perdus dans la langue, dans le temps, hantés par des voix étrangères.
L'écrivain, le peintre, tous ceux dont on dit qu'ils "créent" (ça veut dire quoi ?) essaient de surmonter la terreur.
Virginia Woolf a inventé le stream of consciousness, elle a fait entendre dans la matière sonore de la langue anglaise ce mouvement de flux et de reflux continuel de la conscience, elle est la sœur de Proust et du Dostoïevski de Crime et Châtiment, elle emmène le lecteur dans la proximité dénudée de sa propre empreinte, c'est-à-dire précisément à ce moment où la terreur se retourne en langage, où un seul mot suffit à sauver une vie parce qu'il aura su traduire, pour d'autres, cet effroi sidérant, parce qu'il aura laissé transparaître ce dedans du monde qui affecte l'être comme sa propre peau.
Les personnages de Proust, Saint-Loup ou le narrateur, ou chez Dostoïevski Raskolnikov, le prince Mychkine, chez Virginia Woolf Mrs Ramsay mais aussi Mrs Dalloway n'ont pas d'enveloppe propre sinon celle des codes qui les tiennent vivants, emmurés à l'intérieur de la société où ils évoluent avec grâce et un total désarroi. Apparemment ils n'ont besoin de rien, ils tiennent miraculeusement à l'intérieur de ces mondes comme des miroirs fêlés se déplacent lentement et renvoient aux autres leur propre apparence, leur langage, leur affectation glacée, mais au-dedans c'est le monde qui se tait, ou qui hurle, c'est pareil, pas d'enveloppe psychique pour les protéger ; ils sont embusqués en première ligne, sidérés, extatiques devant cela qui existe pour eux, et de cet étonnement d'être au monde ils ne feront rien ou si peu... Les enfants des Vagues sont des enfants parmi d'autres et pourtant tous ils sont en passe de se briser doucement devant nos yeux, mais avec quelle douceur, quelle impatience, quelle force de désir !
Virginia Woolf s'est tuée, comme on dit. À la lecture de son journal, on chercherait en vain un indice de plus, une inquiétude, une trace... Devant quel seuil impossible à franchir s'est-elle arrêtée ? La mélancolie féminine s'épuise d'avoir à conjuguer toutes les vies : amie, mère, amante, fille ; elle ne peut plus faire danser ensemble toutes ces images de papier. L'acte sacrificiel, il est dans ce retrait du corps de l'écrivain (ou du peintre, du poète, du musicien), là où il n'y a plus d'autre signe possible que celui donné par le corps lui-même, emmuré à l'intérieur d'une respiration.
On a dit beaucoup que les femmes artistes étaient dans le sacrifice de leur maternité pour construire leur œuvre. Woolf n'a pas eu d'enfants, il est vrai, comme de nombreuses autres femmes créatrices, et on ne peut nier qu'il doit exister une sorte de pacte qui dans l'œuvre symboliquement offerte au père en gage de... fidélité ? rachat ? rédemption ? identification ? exige le renoncement de l'enfant de chair trahissant de manière trop brûlante l'inceste en jeu dans ces lignes tracées jour après jour pour rejoindre là-bas un père enfin idéal ou tout du moins possible. Mais je ne pense pas que l'essentiel soit là.
Parce que celle qui crée et décide un jour de disparaître fait un sacrifice, oui, non pas de sa vie mais de ce qui reste à venir de son œuvre, traçant une ligne invisible qui signifie : pas un pas de plus, là je ne peux plus avancer. Ne m'attendez plus, ne l'espérez plus. Il n'y a rien à chercher dans le jour d'avant, la nuit qui a précédé, les paroles évoquées, oubliées, les allusions, tout ce que les proches invoquent sans cesse en se disant : si peut-être j'avais su entendre, j'avais su déjouer... Mais le rendez-vous avec la mort est aussi fort qu'un rendez-vous amoureux, il fait force de loi, d'attraction, il secrète de la dissimulation et de la distraction pour pouvoir en douce consolider son enclos, le moment où cela aura lieu. Et puis il y aura la lumière d'un matin, l'insomnie d'une nuit, une lettre de trop attendue et pas arrivée à temps, un chagrin idiot mais irrépressible et l'œuvre en souffrance qui n'a plus de destinataire car elle n'a plus de sujet pour la conduire par la main et la nourrir. Ce geste sacrificiel-là dit, en réalité, l'incroyable rareté, magie, d'une œuvre, ce qu'il faut de force, d'obstination, pour la mener au bout : échapper à la mort, en ce sens, pour un artiste est plutôt l'exception, une grâce venue avec le temps et l'apaisement des choses. La responsabilité aussi pour d'autres que soi, peut-être... Il y a dans l'entrecroisement des forces de mort et des forces de vie une sorte d'évidence qui empêche tout autre chose de venir s'interposer, distraire l'obsession de ce mouvement.
Avant de remplir de pierres ses poches et d'aller se noyer dans la petite rivière de l'Ouse, Virginia Woolf laisse un mot à Leonard, qui l'a toujours protégée, de son écriture, de sa mélancolie, de ses rêveries, de ses amis. Elle lui dit sa crainte de devenir complètement folle, de voir la fatalité de ses crises dépressives se resserrer comme un étau définitif d'où aucun mot ne s'échapperait plus. Virginia Woolf a défié les conventions sociales de son époque, elle a subverti les règles de l'écriture romanesque, inventé des formes nouvelles de narration, publié des textes d'avant-garde. La force qu'il faut à un être pour tenir lui vient du monde qu'il porte en lui et qu'il doit transmettre, contenir et faire croître sous peine d'en mourir psychiquement ou physiquement. Elle est morte en 1941. C'était la guerre, la précédente lui avait déjà pris un frère. Son acte fut aussi un geste politique. Elle s'est noyée dans l'Ouse, qui bordait son jardin. On peut encore visiter sa maison. Était-ce un sacrifice ? Un renoncement ? Un égarement ? On ne peut pas rejoindre une vie au-delà d'elle-même, de ce qu'elle laisse comme traces, comme souvenirs, comme chagrin, mais on peut penser que peut-être en entrant dans la rivière, elle posait un dernier acte d'écrivain et, en empruntant le chemin de ce silence radical, refusait que sa folie, comme elle appelait ses crises, ne referme à sa place l'espace qui s'ouvre entre les mots."
-- Ainsi s'achève cette belle lecture, que je recommande.